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Full text of "Le st. suaire de Lirey-Chambéry-Turin et les défenseurs de son authenticité"

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les    Défenseurs  de  son    Authenticité 


Le  Chanoine  Ulysse  CHEVALIER 
Correspondant  de  l'Institut 


PARIS 
ALPHONSE    PICARD    ET    FILS,    LIBRAIRES 

82,    RUE    BONAPARTE 


BT 
587 

C5 
1902 


1902 


BIBLIOTHÈQUE     LITURGIQUE 

TOME    CINQUIÈME    }'    LIVRAISON 


LE 


ET 


les   Défenseurs  de  son   Authenticité 


Le  Chanoine  Ulysse  CHEVALIER 
Correspondant  de  l'Institut 


PARIS 
ALPHONSE    PICARD    ET    FILS,    LIBRAIRES 

82,    RUE    BONAPARTE 


I902 


Imprimatur. 

Valentias,  die  31*  decembris  1901. 

L.  Chosson,  vie.  gen. 


LE 


S1  Suaire  de  Lirey-Chambéry-Turin 

ET 

Les  Défenseurs  de  son  Authenticité 


Audendum  est  ut  illustrata  veritas  pateat 
multique  ab  errore  ...  liberentur. 
(Lactance,  Div.  instit.,  1.  iv,  De  vera  sap.,  c.  5.) 


Si  VEtude  critique  sur  le  Suaire  de  Turin  n'avait  donné  lieu  à 
des  attaques  dont  la  responsabilité  peut  remonter  assez  haut, 
l'auteur  n'aurait  pas  songé  à  la  défendre  ni  à  se  prévaloir  des 
éloges  et  de  l'assentiment  dont  elle  a  été  l'objet  dans  le  monde 
savant.  Aucune  réserve  n'y  a  été  faite  sur  la  force  probante  de  sa 
démonstration.  A  peine  si  un  ami  et  une  revue  ont  exprimé  le 
regret  que  le  polémiste  ait  été  un  peu  trop  mordant  à  l'égard  de 
ses  contradicteurs;  à  l'exemple  de  l'abbé  Misset,  il  pourrait  dire  : 
j'en  fais  ma  coulpe,  mais  sans  ferme  propos.  Les  appréciations 
favorables  sont  venues  de  camps  parfois  bien  opposés. 

Comme  il  était  prévu,  les  Bollandistes  ont  été  catégoriques  : 

Le  docte  chanoine  avait  provoqué  ses  adversaires  à  exhumer 

des  documents  inédits  en  faveur  de  leur  thèse  ;  il  constate  qu'ils  n'ont 
pas  produit  une  ligne,  alors  que  lui  n'a  pas  eu  de  peine  à  en  réunir 
une  trentaine,  dont  quelques-uns  sont  des  plus  intéressants.  Il  s'est 
empressé  d'en  publier  le  texte,  précédé  d'une  étude  qui  est  définitive, 
et  après  laquelle  il  ne  reste  plus  qu'à  proclamer  «  à  haute  et  intelli- 
gible voix  »,  comme  le  voulait  le  pape  Clément  VII  :  llaec  figura..,, 
non  est  verum  sudarium  Domini  Nostri  Iesu  Christi.  L'auteur  a  bien 
fait  de  dire  que  l'assentiment  des  Bollandistes  était  acquis  d'avance 
à  ses  conclusions.  En  effet,  abstraction  faite  des  circonstances  aggra- 
vantes du  cas  présent,  aucun  homme  ayant  parcouru  avec  quelque 


2  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

attention  l'inventaire  des  reliques  que  nous  a  léguées  le  moyen  âge, 
ne  pourrra  éprouver  la  moindre  hésitation  ;  il  connaît  la  valeur  des 
pièces  réputées  les  plus  vénérables  de  ce  déplorable  héritage,  et  il 
peut  prévoir  d'avance  le  résultat  d'une  enquête  menée  avec  les  pro- 
cédés strictement  historiques.  On  le  sait,  il  répugne  à  beaucoup 
d'âmes  droites,  mais  peu  au  courant  des  mœurs  de  nos  ancêtres,  de 
prêter  à  ceux-ci  le  degré  de  simplicité  ou  de  perversité  qu'il  faut 
nécessairement  supposer  pour  expliquer  un  certain  nombre  de  faits 
se  rattachant  au  culte  des  reliques.  L'ouvrage  de  M.  Ch.  est  on 
ne   peut  mieux   conçu  pour  les  édifier  sur  cette    matière.  [Suit  en 

abrégé]  L'histoire  de  «  l'image  du  Suaire  » Nous  nous  associons 

de  grand  cœur  à  ce  vœu  qu'exprime,  d'une  façon  charmante,  M.  Ch. 
à  la  fin  de  son  étude  :  que  la  critique  historique  vienne  reprendre, 
tranquille,  résolue,  bien  accueillie  de  tous,  la  stalle  que  la  crédulité 
s'est  appropriée  dans  le  chœur  de  l'église  (i). 

Les  Bénédictins  de  Maredsous  mêlent,  à  une  adhésion  sans  ré- 
serve, des  réflexions  analogues  à  celles  de  leurs  collègues  de 
Bruxelles  : 

La  réponse  de  M.  Chevalier  à  la  brochure  de  Al.  Loth  ne  s'est 
pas  fait  attendre  longtemps  et  elle  est  péremptoire.  L'origine  du  Suaire 
de  Lirey,  transporté  plus  tard  à  Chambéry  et  vénéré  aujourd'hui  à 
Turin,  est  exposée  à  l'aide  de  nombreux  documents  authentiques. 

qui  permettent  d'établir  que  ce  suaire  est  une  peinture Le  travail 

de  M.  le  chan.  Chevalier  est  très  bien  documenté  ;  il  donne  dans  leur 
texte  intégral  les  actes  qui  se  rapportent  à  cette  relique  ;  on  suit  le 
suaire  de  Lirey  dans  toutes  ses  péripéties,  année  par  année,  pourrait- 
on  dire,  de  façon  à  ne  pas  le  perdre  de  vue.  Ce  petit  travail  se 
recommande  à  tous  ceux  qui  veulent  être  édifiés  sur  les  procédés  de 
certaine  catégorie  d'écrivains,  qui  remplacent  parles  brillantes  inven- 
tions de  leur  imagination  les  patientes  et  salutaires  recherches  de 
l'érudition  ;  il  sera  fort  utile  aux  personnes  plus  crédules  que  pieuses, 
qui  ont  faim  et  soif  du  merveilleux  plutôt  que  du  surnaturel  et  que  les 
duperies  des  dernières  années  ne  sont  pas  parvenues  à  corriger.  Les 
réflexions  que  l'auteur  a  semées  çà  et  là  au  cours  de  son  travail 
peuvent  leur  servir  comme  sujet  de  méditation.  Souhaitons  qu'elles 
leur  suggèrent  des  résolutions  efficaces  (2). 

(1)  Analecta  Bollandiana,  1900,  1.  XIX,  p.  35o-i. 

(î)  Revue  Bénédictine,  1900,  t.  XVII,  p.  445.  —  Dans  un  article  précédent, 
dom  U.  B[krlière]  avait  rappelé  à  M.  Loth  les  droits  de  la  critique  :  «  On 
doit  regretter  de  voir  les  catholiques  qui  doutent  de  l'authenticité  du  Suaire 
de  Turin  traités  de  0  critiques  inconsidérés  »,  d'entendre  dire  que  «  la  piété 
des  fidèles  a  même  été  déroutée  par  cette  critique  malencontreuse  ».  On  peut 
être  excellent  catholique  sans  croire  à  l'authenticité  du  Suaire  de  Turin,  et 
je  ne  sais  pourquoi  l'on  violerait  les  régies  élémentaires  de  la  critique  en 
demandant  aux  textes,  aux  autorités  du  dehors  ce  qu'il  faut  penser  même 
d'un  phénomène  qu'on  a  devant   les  yeux.  Il  y  avait   là   un   problème   histo- 


ET    SON    AUTHENTICITE.  3 

L'Etude  critique  a  eu  l'honneur  d'être  présentée  à  l'Académie 
des  inscriptions  et  belles-lettres  par  M.  Léopold  Delisle,  consi- 
déré en  Europe  comme  le  Nestor  de  l'érudition  et  dont  la  critique 
pénétrante  n'a  jamais  été  surprise  en  défaut  : 

L'auteur,  dit  le  compte  rendu,  avait  communiqué  un  résume 
de  ce  travail  au  dernier  congrès  des  Sociétés  savantes.  Tous  ceux 
qui  l'avaient  entendu  avaient  été  frappés  de  la  solidité  des  arguments 
invoqués  pour  démontrer  la  fausseté  du  Saint  Suaire  de  Turin.  Les 
testes  que  M.  le  chanoine  Ulysse  Chevalier  a  joints  à  sa  dissertation 
ne  peuvent  laisser  le  moindre  doute  dans  l'esprit  des  lecteurs.  Nous 
y  suivons  année  par  année,  pour  ainsi  dire,  les  vicissitudes  de  cette 
relique  depuis  le  jour  où  un  doyen  de  la  collégiale  de  Lirey  la  fit 
fabriquer  frauduleusement  dans  un  atelier  champenois,  au  milieu  du 
xive  siècle,  jusqu'à  nos  jours.  Justice  est  faite  des  arguments  qu'on 
a  prétendu  tirer  d'une  épreuve  positive  obtenue  par  la  photographie. 
Le  mémoire  de  notre  savant  correspondant  n'est  pas  simplement 
l'histoire  d'une  très  célèbre  relique,  dont  la  fausseté  est  établie  d'une 
façon  irrécusable.  Il  se  recommande  encore  par  des  considérations 
générales  d'une  haute  portée  sur  la  critique  avec  laquelle  doit  être 
traitée  l'histoire  des  reliques,  et  notamment  des  reliques  de  la 
Passion  (i). 

Pour  ce  dernier  motif  M.  Delisle  a  tenu  à  entretenir  de  cette 
Etude  les  lecteurs  du  Journal  des  Savants  ;  il  l'a  fait  en  termes 
qui  ne  font  point  double  emploi  avec  la  note  précédente  : 

Cette  remarquable  dissertation  a  pour  objet  une  relique  qui 
jouit  d'une  très  grande  célébrité  :  le  Saint-Suaire  conservé  dans 
l'église  de  Turin.  L'auteur  a  démontré  par  des  arguments  irréfutables 
que  ce  suaire,  primitivement  déposé  dans  l'église  de  Lirey  en  Cham- 
pagne, est  tout  simplement  une  représentation,  faite  au  xive  siècle, 
du  linceul  dans  lequel  Notre-Seigneur  fut  enseveli.  Cette  thèse  avait 
déjà  été  soutenue,  notamment  par  M.  l'abbé  Lalore  ;  mais  M.  le  chan. 
Chevalier  l'a  corroborée  par  des  arguments  nouveaux,  et  il  a  réduit 
à  néant  les  objections  qui  lui  avaient  été  opposées  dans  ces  derniers 
temps.  La  thèse  de  M.  l'abbé  Lalore  et  de  M.  le  chanoine  Chevalier 
doit  donc  être  considérée  comme  définitivement  établie.  Là  ne  se 
borne  pas  le  mérite  du  travail  que  nous  annonçons.  Ce  que  nous 
tenons  à  y  signaler,  ce  sont  de  très  judicieuses  observations,  d'une 

rique  à  élucider.  M.  Chevalier  a  tâché  de  le  faire  avec  l'érudition  conscien- 
cieuse qu'on  lui  connaît.  Qu'il  ait  pu  se  tromper,  c'est  ce  que  lui-même 
serait  sans  doute  le  premier  à  déclarer  ;  qu'il  se  soit  réellement  trompé,  c'est 
ce  qu'il  fallait  montrer,  mais  en  respectant  son  honorabilité  scientifique  et 
en  reconnaissant  l'orthodoxe  légitimité  de  son  examen  »  (p.  327). 

(1)  Journal  officiel,  3  sept.  1900,  p.  5982;  Comptes  rendus  de  l'académie 
des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  1900,  p.  4^7. 


LE    SUAIRE    DE    TURIN 


haute  portée,  sur  la  critique  qui  doit  servir  de  base  à  toute  histoire 
de  reliques.  A  ce  titre,  l'étude  de  M.  le  chanoine  Chevalier  doit  être 
tout  particulièrement  recommandée  à  l'attention  de  quiconque 
s'occupe  de  ce  genre  de  questions.  Il  faut  espérer  qu'elle  exercera  une 
très  salutaire  influence  :  la  méthode  que  nous  y  voyons  préconisée 
devra  prévaloir  à  l'avenir.  C'est  d'ailleurs  la  doctrine  que  professent 
les  Bollandistes,  et  les  savants  auteurs  des  Analecta  Bollandiana 
viennent,  à  ce  propos,  de  rappeler  une  protestation  du  P.  Papebroch, 
qui  aurait  pu  servir  d'épigraphe  à  la  dissertation  de  M.  le  chanoine 
Chevalier  :  «  Procul  ab  hac  pietate  vera  christiana  est  pietas  (si  tamen 
hoc  nomine  appellari  ipsam  liceat)  vulgi  et  fere  muliercularum,  quas 
in  falsa  objecta,  et  ssepe  cum  superstitione  aliqua  conjuncta,  tendit  ; 
quam  dedocere  homines  omni  tempore  conati  sunt  ecclesias  ponti- 
fices,  concilia,  episcopi,  concionatores  et  scriptores  catholici  ;  falsitas 
objectorum  laudabililer  plerumque  ab  omnibus  detegitur,  et  ab 
aliquibus  qui  curam  animarum  habent  detegi  etiam  necessario  débet, 
quotiescumque  talium  notitiam  ipsi  acquisiverunt  »  (t). 

Parmi  les  autres  comptes  rendus  il  suffira  de  citer  ceux  qui  se 
recommandent  par  la  notoriété  des  auteurs  ou  des  revues. 

Mgr  Charles-Félix  Bellet,  protonotaire  apostolique,  dans  Se- 
maine religieuse  du  diocèse  de  Valence  (1900),  XIe  an.,  p.  557-60; 
La  Revue  catholique...  du  diocèse  de  Troyes  (1900),  3-e  an., p.  56i-3 
et  576-7;  Revue  du  clergé  Français  (1900),  t.  XXIII,  p.  415-8; 
Moniteur  bibliographique  (1900),  IXe  an.,  p.  277-9  : 

...  Etude  critique  très  approfondie,  constamment  appuyée  sur 
des  documents  inédits,  dont  quelques-uns  de  la  plus  haute  impor- 
tance... Bonne  action  scientifique...  :  c'est  enlever  à  nos  adversaires 
une  arme  perfide,  que  de  renverser  une  opinion  fausse,  démentie 
par  les  faits  et  où,  disons-le  bien  vite,  la  foi  n'est  nullement  en 
cause...  Acte  de  loyauté  intellectuelle,  dont  la  défense  vraie  de  nos 
croyances  ne  peut  que  bénéficier  dans  une  mesure  appréciable. 

M.  l'abbé  Boudinhon,  professeur  de  droit  canon  à  l'Institut  ca- 
tholiqucde  Paris,  dans  Le  Canoniste  contemporain  (190O',  XXIIIe 
an.,  p.  641-51  : 

,..  La  question,  purement  historique  et  critique,  de  l'origine  du 
Saint  Suaire  de  Turin,  peut  être  débattue  en  toute  liberté,  sans 
crainte  d'aller  à  l'encontrc  d'un  enseignement,  bien  moins  encore 
d'une  définition  de  l'Eglise,  dès  lors  qu'on  sauvegarde  la  légitimité 
du  culte  relatif  rendu  aux  reliques  de  la  Passion  ou  à  leurs  repré- 
sentations... On  ne  saurait  mettre  en  doute  la  parfaite  rectitude 
d'intention  du  savant  auteur,  uniquement  préoccupe  de  découvrir  et 
de  faire  connaître  la  vérité.  Contre  ses  documents,  d'une  incontes- 
table   authenticité,  on  n'a  produit  aucune  pièce,   aucun  document 

(1)  Journal  des  Savants,  sept.  1900,  p.  56o. 


ET    SON    AUTHENTICITE.  5 

historique  de  nature  à  étayer  la  croyance  commune;  les  documents 
pontificaux,  postérieurs  au  xv°  siècle,  n'ont  pas  pour  objet  de  se 
prononcer  sur  la  nature  de  la  relique,  et  s'inspirent  uniquement  de 
la  pieuse  croyance  alléguée  dans  les  suppliques.  Quant  à  certaines 
doléances  sur  les  excès  de  la  critique  moderne,  elles  sont  parfaite- 
ment inutiles,  pour  ne  pas  dire  déplacées. 

M.  A.  Bbuel,  chef  de  section  aux  archives  nationales  de  Paris, 
dans  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  Chartes  (iqoi\  t.  LXII,  p.  28o-3  : 

L'Etude...  a  été  lue  à  la  Sorbonne...  et  accueillie  avec  faveur... 
L'auteur  nous  parait  bien  avoir  montré  dans  son  ensemble  ce  qu'il 
appelle  «  la  vie  d'une  légende.  »  La  relique  du  saint  Suaire,  dont 
l'origine  véritable  n'a  pu  être  établie,  a  pris  crédit  peu  à  peu  et  a  fini 
par  passer  pour  authentique,  grâce  à  la  faveur  populaire  dont  elle 
fut  entourée  à  partir  du  xv=  siècle.  La  pensée  intime  et  le  mobile  de 
la  conduite  de  M.  le  chanoine  Chevalier  se  trouvent  dans  cette 
phrase...  :  «  Les  traditions  sont  respectables  quand  elles  sont 
vraies  ;  mais  c'est  un  devoir  de  conscience  de  les  déposséder  de  la 
place  qu'elles  ont  usurpée  dans  l'âme  du  public  quand  elles  sont 
fausses  ». 

M.  le  chanoine  James  Condamin,  professeur  de  littérature  fran- 
çaise à  l'Université  catholique  de  Lyon,  dans  Moniteur  bibliogra- 
phique (1901),  Xe  an.,  p.  145-8  ;  Revue  du  Lyonnais  (1901),  5e  sér., 
t.  XXXI,  p.  451-6: 

La  fausse  relique  de  Turin.  —  ...Sans  doute,  le  loyal  et  inflexible 
critique  a,  du  même  coup,  terriblement  ébranlé  le  crédit  séculaire  de 
la  «  tradition  »  Savoisienne.  Mais,  vraiment,  faut-il  donc  tant  s'en 
désoler?...  Je  confesse  volontiers  que  toute  tradition  est,  en  soi  et 
«  a  priori  »,  une  chose  fort  respectable.  A  une  condition,  pourtant  : 
c'est  que,  indiscutable  à  son  point  de  départ,  elle  s'appuie,  avant 
tout,  sur  un  fond  solide.  Hors  de  là,  ce  qu'il  plait  à  quelques-uns  de 
qualifier  de  la  sorte  peut  bien  être  une  pieuse  et  édifiante  «  rela- 
tion »,  transmise  en  effet  de  bouche  en  bouche,  à  travers  les  âges; 
mais,  une  «  tradition  »,  au  sens  critique  et  scientifique  du  mot,  non 
pas  !  Or,  nous  devons  avoir  le  courage  et  la  sincérité  de  l'avouer  : 
au  lieu  de  servir  les  intérêts  de  la  Vérité,  les  traditions  qui,  faute  de 
reposer  sur  une  base  inattaquable,  ne  sont  que  de  prétendues  tradi- 
tions, lui  sont,  au  contraire,  préjudiciablesde toute  manière  ...N'hési- 
tons donc  pas  à  le  reconnaître  :  c'est  avec  des  armes  bien  trempées, 
non  avec  des...  fusils  de  bois,  que  l'on  défend  efficacement  une 
cause.  Celles  dont  s'est  servi  M.  le  chanoine  Chevalier  sont  de 
l'acier  le  plus  pur;  et  la  mâle  dignité,  la  courtoisie  «  chevaleresque  », 
avec  laquelle  il  les  a  maniées  ajoute  encore  un  charme  à  l'intérêt, 
déjà  très  vif,  de  la  chaude  mêlée  à  laquelle  nous  fait  assister  sa  ma- 
gistrale Etude. 

M.  A.  M.  C    van  Cooth,    dans    De   Katholiek,   godsdienstig 


O  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

geschied  en  letterkundig  maandschrift  (Leiden,  1900),  t.  CXVIII, 
p.  5 10-4  : 

De  kanunnik  Chevalier  is  een  zeer  kundig  en  bezadigd  geschied- 
vorscher  en  geenszins  een  baldadig  afbreker  ;  maar  tôt  motto  kiest 
hij  het  onvergankelijk  woord  van  den  ouden  Tertulliaan  :  «  Veritas 
nihil  erubescit  nisi  solummodo  abscondi  ». 

Menig  behartigenswaardige  wenk,  die  de  schrijver  deels  aan  de 
Bollandisten  ontleent,  deels  zelf  naar  aanleiding  van  deze  zaak  en 
van  eenige  andere  uit  den  laatsten  tijd  ten  beste  geeft,  mogen  ter 
overweging  worden  aanbevolen.  Wat  vroeger  uitvloeisel  was  van 
geloof  en  daarom  voedsel  gaf  aan  oprechte  godsvrucht,  loopt  thans 
wel  eenig  gevaar  surrogaat  te  worden.  En  niet  ten  eenemale  ontijdig 
is  de  waarschuwing  tegen  eene  vroomheid,  1  qui  consiste  moins 
dans  la  pratique  des  vertus  évangéliques  et  des  conseils  de  perfec- 
tion que  dans  la  créance,  le  fidéisme  aux  choses  les  plus  merveil- 
leuses ». 

M.  l'abbé  A.  Degert,  professeur  de  littérature  à  l'Institut  catho- 
lique de  Toulouse,  dans  Le  Moniteur  universel  (27  octobre  1900): 

La  vie  d'une  légende  et  l'histoire  d'une  relique.  —  Il  est  bon, 
il  est  salutaire  que  la  dévotion  des  fidèles  soit  de  temps  en  temps 
mise  en  garde  contre  ses  propres  entraînements....  Repoussée 
d'abord  comme  apocryphe,  tolérée  ensuite  comme  une  simple  copie, 
elle  [la  relique  de  Turin]  finit  par  se  faire  accepter  comme  un  ori- 
ginal, comme  une  œuvre  «  d'intervention  surhumaine  »,  et  il  devient 
sacrilège  d'y  toucher  !  Heureusement  qu'en  dépit  de  tous  ces  ana- 
thcmes  de  mystiques  emballés  ou  de  fanatiques  prévenus,  la  vérité 
ne  perd  jamais  ses  droits  ;  il  se  trouve  encore  parmi  nous  des  criti- 
ques clairvoyants  qui  mettent  au-dessus  l'austère  devoir,  le  pénible 
honneur  de  la  servir.  M.  Chevalier  est  de  ceux-là.  Son  ouvrage  est 
mieux  qu'une  belle  œuvre,  c'est  une  bonne  action.... 

Le  même,  dans  Bulletin  de  littérature  ecclésiastique,  publié  par 
l'Institut  catholique  de  Toulouse  (1901),  p.    136-7  : 

...  La  thèse  est  exposée  et  défendue  dans  le  texte  et  dans  les  no- 
tes, si  substantielles  et  si  instructives,  avec  une  clarté  et  une  vigueur, 
qui  forcent  la  conviction.... 

M.  [Ernst]  v[on]  D[obschùtz],  dans  Literarisches  Ccntralblatt 
fur  Deutschland  (1900),  5ican.,  c.  i85 1-2  : 

...  Bietet  er  Selbst  in  der  vorliegenden  Studieden  glanzenden  Be- 
weis  fur  seine  Behauptung,  dass  das  angeblich  durch  Berûbruag 
mit  dem  Leichnam  Jesu  wunderbar  entstandenc  doppclte  Christus- 
bild  auf  diescm  Tuche im  14.  Jahrh.  gcmalt  worden  ist  und  anfan- 
glich  auch  als  nichts  Andcrcs  gcgolten  hat.... 

M.  l'abbé  V.  Dubarat,  aumônier  du  lycée  de  Pau,  dans  F  rudes 
historiques  et  religieuses  du  diocèse  de  Bajronne  1900),  9*  an., 
p.  180  et  522-4  : 


ET    SON    AUTHENTICITE.  7 

...  Il  ne  me  semble  pas  qu'on  puisse  garder  quelque  doute  après 
la  lecture  de  cette  lumineuse  et  magistrale  étude...  Outre  les  docu- 
ments historiques,  le  savant  chanoine  donne  en  appendice  l'ancien 
office  du  Saint  Suaire,  lequel,  il  faut  le  dire  bien  haut,  ne  prouve  ni 
en  faveur  ni  contre  l'authenticité  de  la  relique.  L'Eglise,  en  dehors 
des  faits  dogmatiques,  ne  nous  demande  qu'une  foi  purement 
humaine  dans  les  légendes  et  dans  tout  ce  qu'elles  disent  relative- 
ment aux  saints... 

M.  Paul  Foirnier,  professeur  de  droit  à  l'Université  de  Grenoble, 
correspondant  de  l'Institut,  dans  Bulletin  critique  (1900),  2e  sér., 
t.  VI,  p.  io5-6  : 

...  Il  résulte  nettement  de  cette  étude  que  pour  l'historien,  d'après 
nos  sources  actuelles,  le  Suaire  de  Turin  ne  semble  pas  avoir  de 
titres  à  l'authenticité. 

Dr  Francus  [M.  A.  Mazon],  dans  Le  Clairon  de  YArdèche  (9  sep- 
tembre 1900)  : 

...  Certaines  manifestations,  par  exemple  les  notices  apologéti- 
ques sur  le  Saint-Suaire  de  Turin,  ne  sont  pas  de  celles  qui  peuvent 
faire  cesser  les  hésitations  des  protestants  sincères  disposés  à  se 
rapprocher  du  catholicisme  ;  elles  sont,  en  tout  cas,  une  arme  dan- 
gereuse livrée  aux  ennemis  de  la  religion.  C'est  pourquoi  nous  con- 
sidérons les  études  du  genre  de  celle  de  M.  le  chanoine  Chevalier 
comme  de  véritables  et  très  intelligents  services  rendus  à  la  religion, 
et  nous  ne  pouvons  que  louer  ce  dernier  de  sa  courageuse  interven- 
tion et  le  féliciter  d'une  critique  historique  qui  nous  parait  absolu- 
ment décisive. 

Mgr  J.  C.  K.  Laflamme,  professeur  à  l'Université  Laval  à 
Québec  (Canada),  dans  Revue  ecclésiastique  (Valleyfield,  1901), 
t.  IX,  p.  6-10  : 

...  Ce  travail  est  absolument  sans  réplique.  La  partie  documen- 
taire est  irréprochable,  irréfutable. 

M.  Prosper  Lajoye,  de  Reims,  dans  Etudes  Franciscaines  (1901), 
t.  V,  p.  640-4. 

C'est  une  réponse  à  l'argument  photographique  de  M.  A.  Loth. 

M.  Léon  Levillmn,  dans  Revue  de  l'histoire  des  religions  (1901), 
t.  XLIII,  p.  84-6: 

...  M.  Ch.  ne  laisse  rien  subsister  des  plaidoyers  sans  valeur  de 
ses  contradicteurs.  Etsi...  «  l'intelligence  de  la  vraie  science  »  fait  dé- 
faut à  quelqu'un,  c'est  à  coup  sûr  à  tous  ceux  qui,  dans  l'étude  des 
documents,  ne  savent  pas  faire  abstraction  d'opinions  arrêtées  et  le 
plus  souvent  préconçues...  h' Elude  critique...  est  un  bon  livre,  dont 
on  ne  saurait  trop  recommander  la  lecture  ;  il  est  écrit  par  un  savant 
qui  sait  être  parfois  amusant  et  qui  manie  l'ironie  de  façon  redou- 
table pour  ses  adversaires. 


8  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

L'abbé  J.  B.  Martin,  correspondant  du  Ministère  de  l'Instruc- 
tion publique,  professeur  d'archéologie  à  l'Université  catholique 
de  Lyon,  dans  V Université  catholique  (1900),  t.  XXXV,  p.  458-60: 

...  La  discussion  critique  de  M.  Chevalier  est  suivie  de  plus  de 
trente  pièces  d'appendice...  Tant  que  les  contradicteurs  n'appor- 
teront pas,  eux  aussi,  des  textes  précis  et  se  contenteront  de  généra- 
lités, de  banalités,  d'insinuations  et  de  peut-être,  leur  argumentation 
ne  pourra  prétendre  à  quelque  valeur  historique  et  scientifique. 

M.  F.  de  Mély,  dans  La  Chronique  des  arts  et  de  la  curiosité 
(1900),  p.  3o3-4  ;  Revue  critique  d'histoire  et  de  littérature  (1900), 
2e  sér.,  t.  L,  p.  504-8  ;  Paris,  1900,  gr.  in-8°  de  8  p.  : 

Les  tenants  pour  l'authenticité  du  Saint  Suaire  de  Turin  doivent 
être  aujourd'hui  pleinement  édifiés  :  le  livre  de  M.  l'abbé  U.  Che- 
valier est,  en  effet,  de  nature  à  satisfaire  les  plus  difficiles.  C'est  une 
réponse  très  claire,  très  précise  aux  arguments  tout  de  sentiment  de 
M.  Loth.... 

M.  Aug.  Molinier,  professeur  à  l'Ecole  des  Chartes,  dans  Revue 
historique  (1901),  t.  LXXV,  p.  125-8  : 

...  M.  l'abbé  Chevalier  vient  de  trancher  définitivement  la  question 
dans  un  dernier  mémoire,  accompagné  de  toutes  les  pièces  du  pro- 
cès, et  la  cause  nous  parait  définitivement  jugée 

M.  l'abbé  Ch.  Nioré,  secrétaire  général  de  l'évêché  de  Troyes, 
dans  La  Revue  catholique  du  diocèse  de  Troyes  (1899),  36e  an., 
p.  466-7  : 

...  Le  travail  de  M.  le  chanoine  Ul.  Chevalier,  qui  reproduit  tex- 
tuellement, avec  diverses  additions  et  annotations,  celui  de  M.  l'abbé 
Lalore,  nous  parait  historiquement  irréfutable.  Pour  en  affaiblir  les 
conclusions,  il  faudrait  découvrir  des  textes  contraires  remontant  au 
xiv'  siècle,  et  c'est  ce  qui,  nous  le  craignons,  ne  se  produira  pas. 

Revue  d'histoire  ecclésiastique  (Louvain,  1900I,  t.  I,  p.  594  : 
On   peut   considérer  la  discussion  comme  close  par  les  termes 
dont  l'émincnt  directeur  de  la  Bibliothèque  nationale,  M.   Delisle, 
s'est  servi  en  présentant  un  exemplaire   de  ce  travail  à   l'Académie 
des  inscriptions  et  belles-lettres. 

M.  l'abbé  Louis  Robert,  du  clergé  de  Paris,  dans  l'Univers  et  le 
Monde  (7  juillet  1899  et  22  octobre  1900)  : 

...  M.  Chevalier...  a  conduit  cette  intéressante  et  actuelle  étude 
critique  avec  sa  haute  sagacité  et  sa  vaste  science  bibliographique 
habituelles,  de  nature  à  frapper  l'attention  des  érudits. 

...  Remarquable  travail,  où  les  conclusions  précédentes  du  docte 
chanoine  sont  maintenues  et  corroborées,  les  documents  et  appré- 
ciations des  contradicteurs  ruinés,  autant  que  possible... 


ET    SON    AUTHENTICITE.  9 

M.  l'abbé  Fr.  Ruhlmann,  vicaire  à  la  cathédrale  de  Strasbourg, 
dans  Strassburger Diocesanblatt \  1901),  neuc  Folge,  t.  III,  p.  9-1 5 
(cf.  .9): 

. .  .Wir  konnen  also  das  Facit  ziehen.dass  nach  den  vorlicgenden 
bis  jetzt  unwiderlegten  Zeugnissen  das  Grabtuch  zu  Turin  nur  eine 
im  XIV.  Jahrhundert  von  einem  Kùnstlcr  verfertigte  Reproduktion 
ist,  welche  das  eigentliche  Grabtuch  Jesu  vorstellen  soll... 

Stimmen  ans  Maria  Laach,  publiées  par  des  Pères  de  la  Com- 
pagnie de  Jésus  (1901),  t.  LXI,  p.  226  : 

Eine  ernst  wissenschaftliche  Arbeit  liegt  hier  vor,  ausgeriistet 
mit  einem  wertvollen  Anhang  unantastbarer  Urkunden. 

Dans  cette  énumération,  il  manque  —  plus  d'un  lecteur  en  aura 
fait  la  remarque  —  des  revues  que  leur  spécialité  religieuse  ame- 
nait à  parler  de  mon  travail  :  sollicitées  à  le  faire,  elles  ont  préféré 
garder  à  son  égard  •  de  Conrart  le  silence  prudent  »,  n'ayant  proba- 
blement pas  d'arguments  scientifiques  à  lui  opposer.  Je  m'abstien- 
drai aujourd'hui  de  les  citer  (1).  En  Angleterre,  le  sentiment  a  été 
le  même  :  les  catholiques  avaient  sans  doute  peur  de  se  compro- 
mettre ;  les  Anglicans  sont  indifférents  au  sort  d'une  relique.  En 
Italie,  je  me  suis  butté  à  une  fin  absolue  de  non  recevoir;  ces 

(1)  Il  est  un  compte  rendu  de  ma  première  brochure  que  je  ne  saurais 
patser  sous  silence,  à  raison  de  la  a  mentalité  »  dont  il  témoigne.  Il  a  paru 
dans  l'Annuaire  pontifical  catholique,  par  Mgr  Battendier  (Paris,  1900, 
p.  58i).  Après  avoir  résumé  l'état  où  le  travail  de  l'abbé  Lalore  mettait  la 
question,  il  conclut  a  que  la  question  que  Clément  VII  tranchait  dans  un 
sens  négatif,  mieux  connue  par  ses  successeurs,  a  été  tranchée  par  eux  dans 
un  sens  différent.  Et  comme  il  ne  s'agit  que  de  l'authenticité  d'une  relique, 
l'antilogie  entre  deux  bulles  de  Pape  n'existe  pas  ;  elle  marque  seulement 
deux  périodes  différentes  de  l'étude  d'un  point  historique.  Enfin,  il  est  bien 
permis  de  faire  remarquer  qu'il  serait  assez  étrange  que  la  divine  Providence 
eût  tant  protégé,  authentiqué  par  des  miracles,  une  vulgaire  reproduction  du 
linceul  du  Seigneur,  et  laissé  perdre  complètement  le  linceul  lui-même.  Ce 
serait  le  premier  exemple  d'une  pareille  conduite  appliquée  aux  reliques  de 
la  passion  du  Sauveur,  g 

En  commentaire,  je  n'ajouterai  que  peu  de  lignes,  tirées  d'une  brève  an- 
nonce de  ma  Renaissance  des  études  historiques,  écrite  par  le  même  auteur 
53o  pages  plus  haut  :  «  Dans  ses  39  pages,  l'auteur  fait  une  histoire  des 
recherches  liturgiques  en  France,  signale  les  ouvrages  les  plus  récents,  don- 
nant à  chacun  les  éloges  et  la  critique  qui  lui  conviennent.  Et  on  sait  qu'en 
fait  de  critique,  la  renommée  de  science  de  l'abbé  Ulysse  Chevalier  lui  per- 
met de  les  distribuer  avec  l'autorité  d'un  maître  dont  tout  le  monde  admet 
la  compétence.  »  On  m'excusera  d'avoir  reproduit  pareil  éloge  à  simple  titre 
d'  «  antilogie  1, 


10  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

lignes  d'un  correspondant,  ami  en  diront  la  cause:  «  Che  dira 
Ella  mai  del  miolungo  silenzio  ?...  E  pure  che  cosa  dovrà  ancora 
più  dire,  quando  sappia  che  fu  provocato  dal  non  avère  trovato  in 
questa  libéra  (!)  Italia  ne  una  rivista,  ne  un  giornale  quotidiano, 
anche  fra  i  liberali  schietti,  il  quale  abbia  voluto  far  cenno  del[la] 
sua  dotta  pubblicazione  solo  per  non  altirarsi  ire  ?  .'.'...  »  Il  ne 
déplaît  pas  de  constater  qu'un  catholique  aura  été  plus  indépen- 
dant que  les  libres-penseurs  pour  apprécier  un  fait  religieux  con- 
nexe à  la  politique. 

Des  éloges  et  appréciations  par  correspondance,  il  n'y  a  pas  lieu 
de  parler  :  les  uns  sont  d'ordinaire  exagérés  et  les  autres  trop  bien- 
veillantes. C'est,  en  tout  cas,  une  indiscrétion  de  les  reproduire, 
même  par  extrait,  sans  autorisation.  Le  lecteur  eût  été  friand  de 
connaître  le  sentiment  de  S.  E.  le  cardinal  Parocchi,  de  Mgr 
Douais,  de  Mgr  Duchesne,  de  Mgr  Battendier,  du  Dr  Lapponi, 
de  MM.  E.  Allain,  Edm.  Bishop,  A.  Devaux,  von  Dobschûtz, 
Ant.  Dubourg,  H.  Jadart,  Lesserteur,  P.  Meyer,  E.  Misset, 
G.  Morin,  G.  Paris,  Paul  Sabatier,  E.  Travers,  etc.,  etc. 

L'auteur,  on  se  le  rappelle,  avait  offert  de  prendre  pour  juges  de 
la  controverse,  soit  les  Bollandistes,  soit  les  membres  de  l'Aca- 
démie des  Inscriptions  ;  il  ne  pouvait  proposer  un  tribunal  offrant 
plus  de  garanties  de  science  et  d'impartialité.  On  a  vu  plus  haut 
l'appréciation  des  RR.  PP.  Présentée  au  concours  des  Antiquités 
nationales,  l'Etude  critique  a  obtenu,  au  milieu  de  nombreux  con- 
currents, une  médaille  de  1000  fr.  (22  juin).  Le  rapporteur, 
M.  Paul  Viollet,  l'a  appréciée  en  ces  termes  (12  juillet)  : 

L'Académie  connaît  l'œuvre  imposante  et  prodigieusement  variée 
de  M.  le  chanoine  Ulysse  Chevalier.  Elle  sera  heureuse  de  donner 
un  nouveau  témoignage  de  sa  haute  estime  à  ce  savant  et  de  lui  dire 
aussi  combien  elle  lui  est  reconnaissante  des  efforts  heureux  et 
continus  qu'il  ne  cesse  de  faire  pour  imprégner  d'un  esprit  de  loyale 
et  courageuse  critique  les  travaux  qui  louchent  aux  choses  reli- 
gieuses. Son  essai  sur  le  prétendu  saint  suaire  de  Turin  est  au 
premier  rang  de  ces  fortes  études,  où  l'auteur  simplement  cherche 

la  vérité Après  cette  courte  analyse  des  deux  ouvrages  envoyés  au 

concours  par  M,  le  chanoine  Chevalier,  je  dois  ajouter  qu'ils  ne  sont 
eux-mêmes  que  des  fragments  de  l'une  des  grandes  entreprises,  de 
l'une  des  grandes  œuvres  de  M.  le  chanoine  Chevalier,  la  Bibliothè- 
que liturgique (  1  ). 

(1)  Rapport  fait  au   nom  de  la  commission  des  antiquités  de  la  France  sur 
les  ouvrages  envoyés  au  concours  de...  iqor,  Paris,  1901,  in-4%  p.   7-8. 


ET    SON    AUTHENTICITE.  I  [ 

A  la  séance  publique  annuelle,  tenue  par  l'académie,  le  i5  no- 
vembre, sous  la  présidence  de  M.  le  comte  de  Lasteyrie,  celui-ci  a 
formulé  ainsi  son  appréciation  : 

Les  deux  secondes  médailles  du  concours  des  Antiquités  natio- 
nales ont  été  données  à  M.  l'abbé  Ulysse  Chevalier  et  au  P.  Man- 
donnet.  Le  premier  est  un  érudit  dont  l'infatigable  ardeur  est  bien 
connue  de  quiconque  s'occupe  d'études  sur  le  moyen  âge.  11  a 
entrepris,  sous  le  titre  de  Bibliothèque  liturgique,  une  collection  bien 
faite  pour  ranimer  dans  notre  clergé  le  goût  d'un  ordre  d'études  trop 
négligé  en  France  depuis  le  .wu"  siècle.  Ce  sont  deux  volumes  appar- 
tenant à  cette  collection  que  M.  l'abbé  Chevalier  nous  a  envoyés  cette 
année.  Le  plus  important  relate  la  piquante  histoire  d'une  relique 
plus  vénérée  que  vénérable,  car  elle  est  d'une  insigne  fausseté.  Il 
s'agit  du  Saint-Suaire  conservé  dans  la  cathédrale  de  Turin,  et  que 
beaucoup  d'Italiens  vénèrent  aujourd'hui  encore  comme  le  palladium 
de  la  Maison  de  Savoie.  Une  série  de  documents  indiscutables  a 
permis  à  M.  l'abbé  Chevalier  d'en  suivre  les  destinées  depuis  le 
xive  siècle,  époque  où  il  fut  fabriqué  par  un  peintre  bourguignon, 
qui  reconnut  lui-même  en  être  l'auteur.  Or,  les  plus  hautes  autorités 
ecclésiastiques,  notamment  deux  évêques  de  Troyes  et  un  pape,  ont 
eu  beau  déclarer  publiquement  que  ce  ne  pouvait  être  le  vrai  Suaire 
du  Seigneur,  rien  n'a  pu  prévaloir  contre  la  légende  et,  aujourd'hui 
encore,  il  se  trouve  de  pieuses  gens  pour  fermer  les  yeux  à  l'évidence 
des  textes  et  défendre  l'authenticité  de  cette  prétendue  relique. 
M.  l'abbé  Chevalier  a  donné  un  salutaire  exemple  en  s'élevant  contre 
de  pareilles  croyances.  Son  mémoire  est  un  modèle  de  saine  critique 
et  de  ferme  bon  sens.  Je  le  recommande  aux  méditations  des  mem- 
bres du  clergé,  de  ceux  surtout  qui,  dans  leur  zèle  inconsidéré  à 
conserver  intact  le  dépôt  des  vieilles  traditions,  ont  mérité  d'être 
comparés  par  M.  l'abbé  Chevalier  à  «  un  capitaliste  qui,  faisant  le 
bilan  de  sa  fortune,  négligerait  d'en  défalquer  les  valeurs  dépréciées 
à  la  Bourse  d  (i  . 

Croire  que  cet  ensemble  de  témoignages  favorables  à  YEtude 
critique  a  porté  la  conviction  dans  toutes  les  intelligences  précé- 
demment réfractaires  et  clos  la  discussion,  ce  serait  mal  connaître 
certains  catholiques.  A  la  fin  de  sa  brochure  l'auteur  avait  écrit  en 
note  (p.  55)  : 

Périodiquement  on  voit  annoncer  dans  les  feuilles  religieuses, 
sous  la  rubrique:  Clergé  et  science,  que  M.  l'abbé  X.  ou  M.  le  cha- 
noine Y.  ou  le  R.  P.  Z.  vient  d'être  couronné  pour  tel  ouvrage  par 
l'Institut  de....  ou  l'Académie  de....,  qui  lui  a  attribué  le  prix.... 
Suit  une  note  bien  sentie  sur  les   mérites  scientifiques  du   clergé 

(l)  Journal  officiel  (17   nov.  iqoi),   p.  7114  ;   Séance  publique  annuelle  du 
vendr.  i5  nov.  igor,  discours  du  président,  Paris,  1901,  in-40,  p.  14-:». 


12  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

séculier  et  régulier.  Fort  bien-jusqu'ici.  Mais  qu'un  membre  de  cet 
Institut  ou  de  cette  Académie,  compétent  d'ailleurs  et  bon  catholique, 
s'inscrive  en  faux  contre  une  erreur  populaire  ou  une  fausse  dévotion, 
son  témoigage  sera  récusé  ou  on  l'enterrera  dans  le  silence. 

Il  ne  croyait  pas  être  si  bon  prophète  :  cette  prédiction  s'est 
réalisée  à  la  lettre.  Un  anonyme  (M.  V.)  a  écrit  à  la  Semaine  reli- 
gieuse de  Paris  (qui  lui  en  laisse  toute  la  responsabilité)  une  lettre 
de  protestation  contre  les  conseils  de  M.  de  Lasteyrie  ;  il  affirme 
que  la  lumière,  en  ce  qui  concerne  le  Suaire  de  Turin,  est  seulement 
«  en  voie  de  se  faire  »  et  que  les  documents  publiés  ne  représentent 
qu'  «  une  tradition  »  (i).  Le  journal  La  Vérité  française  s'est 
empressé  de  reproduire  (16  déc.)  cette  note,  en  l'accentuant  (2).  Les 
deux  feuilles  ne  semblent  pas  se  douter  du  tort  considérable  que 
de  pareilles  tendances  font  éprouver  à  la  cause  catholique,  en 
creusant  plus  profond  le  fossé  que  ses  adversaires  s'efforcent  de 
maintenir  entre  la  science  et  la  foi.  Si  les  Bollandistes,  si  des 
catholiques  comme  MM.  de  Lasteyrie  et  Viollet  sont  incapables 
d'apprécier  avec  compétence  et  équité  une  question  de  fait  histo- 

(1)  Semaine  religieuse  de  Paris  (1901),  48'  an.,  p.  829-30. 

(2)  Réimprimée  dans  le  Courrier  des  Alpes  (Chambéry).  du  21/8  décembre. 
—  M.  A.  Loth  semble  avoir,  depuis  que  l'ancien  chartiste  a  verse  dans  le 
journalisme,  la  spécialité  des  thèses  risquées.  Dans  le  numéro  de  La  Vérité 
du  l5  février  1898,  que  j'ai  sous  les  yeux,  et  sous  le  titre  :  La  crucifixion  du 
Talatin,  il  revient,  avec  dessin  à  l'appui,  sur  la  découverte  par  M.  Marucchi, 
«  dans  la  maison  de  Tibère,  d'un  graffite..,  consistant  en  un  dessin  rudi- 
mentairc  d'une  crucifixion  et  en  une  longue  inscription  cursive  placée  au-des- 
sus »;  avec  M.  l'abbé  Boullet,  vicaire  général  d'Orléans,  il  y  voit  n  la  découverte 
d'un  évangile  avant  les  Evangiles  »,  nonobstant  les  protestations  de  la  «  critique 
négative  ».  M.  Loth  a  eu  même  la  satisfaction  de  voir  su  prose  reproduite  par 
la  Revue  de  l'art  chrétien  (1898,  4*  sér.,  t.  IX,  p.  175-6).  Mais  voici  :  la 
direction  a  fait  encarter  en  face  un  petit  papier  bleu,  que  mon  relieur  a  par 
bonheur  conservé  :  «  D'après  des  nouvelles  qui  nous  arrivent  à  l'instant,  le 
fameux  graffite  du  Palatin,  dont  nous  avons  entretenu  nos  lecteurs  dans  le 
présent  fascicule,  p.  175,  constitue  ce  qu'on  appelle  vulgairement  une 
«  fumisterie  ».  La  Rédaction.  »  —  Un  autre  jour  (il  y  a  tantôt  quinze  ans) 
le  même  journaliste  crut  avoir  découvert  des  documents  qui  retiraient  la 
paternité  du  chant  de  la  Marseillaise  à  Rouget  de  Lislc  et  l'attribuaient  a  un 
maître  de  chapelle  de  Saint-Omer  :  c'était  un  fragment  de  messe  ou  d'ora- 
torio !  Documents  et  arguments  furent  réduits  à  néant  par  des  musicographes 
plus  avisés  {Journal  des  Débats,  ib  sept.  1901,  revue  music.)  l'aime  à  croire 
que  M.  A.  Loth  se  sera  rétracté  sur  ces  deux  points,  comme  il  le  fera  ->:in> 
doute  un  jour  pour  le  Suaire,  mais  je  manque  de  loisirs  pour  en  faire  la 
recherche. 


ET    SON    AUTHENTICITE.  li 

rique  parce  qu'elle  touche  à  un  objet  pieux,  il  faut  renoncer  ou  à 
être  catholique,  ou  à  parler  au  nom  de  la  science  (1). 

Embarrassé  d'abord  par  les  documents,  on  s'est  empressé  de 
les  déclarer  de  nulle  importance  dans  la  question  et  on  s'est 
rejeté  sur  le  fait  photographique.  Néanmoins,  on  a  fini  par  com- 
prendre qu'il  ne  suffisait  pas  d'éliminer  la  possibilité  d'une  pein- 
ture négative  :  il  faut  établir  comment  ce  négatif  a  été  fixé  sur  le 
linceul.  On  annonce  depuis  plusieurs  mois  un  travail  péremptoire 
devant  paraître  sur  ce  point  dans  une  revue  spéciale:  il  est  toujours 
attendu.  Son  auteur  (probable)  m'a  demandé  d'exposer  ses  pre- 
mières inductions  chez  moi,  à  Romans,  devant  une  réunion  de 
personnes  compétentes.  Pareille  proposition  n'était  point  faite 
pour  déplaire  à  qui  recherche  la  vérité  sans  parti  pris  aucun.  Mgr 
Enard,  évêque  de  Cahors,  qui  se  trouvait  alors  en  Dauphiné,  a  été 
prie  de  présider  cet  aréopage.  Il  a  fait  rendre  compte  fs'il  ne  l'a  fait 
lui-même)  de  cette  conférence,  avec  beaucoup  de  tact  et  d'impar- 
tialité, dans  sa  Revue  religieuse  de  Cahors  et  de  Roc-Amadour(2). 
Le  conférencier,  M.  Paul  Vignon,  préparateur  de  zoologie  à  la 
Sorbonne,  a  jugé  à  propos  d'y  faire  quelques  additions  (3)  :  il  en 
ressort  qu'on  est  encore  loin  du  terme  des  observations  physiques 
dont  le  Suaire  est  l'objet.  La  science  expérimentale  eût-elle  reconnu 
«  dans  l'image  de  Turin  le  portrait  réel  du  Christ,  imprimé  d'une 
façon  certainement  aussi  mystérieuse  que  savante  »,  il  lui  restera 
«  à  se  prononcer  sur  le  caractère  naturel  ou  surnaturel  de  l'em- 
preinte. »  Jusqu'ici  les  explications  varient  avec  chaque  auteur: 
nous   allons    en   avoir   une   nouvelle    preuve. 

Absorbé  par  des  travaux  plus  importants,  j'avais  négligé  de  pren- 
dre connaissance  d'un  ouvrage  paru  à  Turin,  il  y  a  plusieurs  mois, 
sous  le  titre  :  La  S.  Sindone  che  si  veneraa  Torino  illustrata  e  di- 
fesa,  dal  P.  Giammaria  Sanna  Solaro,  d.  C.  di  G.  (4);  et  cependant, 
dès  la  réimpression  du  travail  de  l'abbé  Lalore,  le  regretté  comte 
Cais  de  Pierlas  m'avait  prévenu  qu'un  jésuite  de  sa  connaissance 
s'occupait  à  réunir  des  document^  pour  reconstituer  l'histoire 
ancienne  du  Suaire. 

(1)  Voir  l'abbé  N.  Oelsor,  dans  Revue  catholique  d'Alsace  (1901),  XX*  an., 
p.  864-5. 
(î)  N*  du  7  sept.  1901  (la  conférence  eut  lieu  le  24  août),  XI'  an.,  p.  835-6. 
(?)  Même  Revue,  W  du  21  sept.,  XII*  an.,  p.  13-4. 
(4)  Torino,  Vincenzo  Bona,  1901,  in-4°  de  vij-179  ?■•  ,0  P''i  H  grav- 


14  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

L'ouvrage  du  P.  S.  S.  a  vu. le  jour,  garanti  par  les  approbations 
de  rigueur.  Ce  n'est  plus  le  vicaire  général  Colomiatti,  sorti  de  sa 
lutte  en  faveur  de  l'authenticité  assez  meurtri  pour  ne  pas  rentrer 
en  lice  ;  ce  sont  :  le  provincial  des  Jésuites  de  Turin,  un  chanoine 
G.  Colombero  et  le  vicaire  général,  évêque  de  Capharnaum,  Mgr 
G.  Batt.  [Bertagna],  tous  personnages  auxquels  il  n'y  a  pas  lieu  de 
demander  l'exhibition  de  leurs  titres  scientifiques:  il  s'agit  d'un 
simple  imprimatur  (i),  attestant  qu'il  n'y  a  dans  le  livre  rien  de 
contraire  à  la  foi  et  aux  mœurs.  Ces  vénérables  personnages 
n'avaient  pas  à  se  porter  garants  que  tout  y  est  conforme  à  la 
vérité. 

Vu  l'importance  exceptionnelle,  la  délicatesse  extrême  du  sujet, 
on  peut  se  demander  si  le  P.  S.  S.  était  préparé  et  désigné  pour  ce 
travail  de  critique  historique.  Il  est  loisible  d'en  douter,  rien  qu'à 
parcourir  son  curriciilum  scientifique,  inscrit  au  dos  du  volume 
en  question.  Son  premier  travail,  qui  doit  dater  de  quarante  ans 
(dès  1854/5  il  s'occupait  de  sciences  physiques),  eut  pour  objet  la 
maladie  du  raisin  et  des  vignes  (uva  e  vitte);  dans  le  deuxième,  il 
développa  une  nouvelle  théorie  de  la  grêle  ;  le  troisième  traite  du 
bon  entretien  des  objets  du  culte;  le  quatrième  décrit  un  bassin 
du  Dinotherium,  découvert  par  lui  dans  la  Haute-Saône;  le  cin- 
quième étudie  les  causes  et  les  lois  des  mouvements  de  l'atmos- 
phère ;  etc.  Citons  encore  des  recherches  sur  les  causes  des 
tremblements  de  terre,  pour  arriver  à  la  transmutation  iconver- 
sione  miracolosa  in  carne)  d'une  hostie  à  Lanciano  et  au  miracle 
eucharistique  de  Turin.  Ces  dernières  études  se  rapprocheraient 
de  celle  sur  le  Suaire,  si  l'auteur  attribuait  son  image  à  une  cause 
surnaturelle  :  il  ne  l'a  pas  osé.  De  pareils  travaux,  on  en  convien- 
dra, ne  sauraient  constituer  une  préparation  scientifique  à  l'examen 
d'une  relique  remontant  soi-disant  aux  origines  du  christianisme 
et  dont  l'authenticité  a  été  fortement  contredite:  semblable  étude 
demande,  avec  une  érudition  bien  informée,  un  sens  critique  fort 
délicat  et  exercé  de  longue  date. 

Le  P.  S.  S.  veut  bien  témoigner  de  son  admiration  pour  mon 

(1)  L'une  de  ces  approbations  pourrait    donner  lieu  à  une  chicane  chrono- 
logique (que  les  critiques  sont  parfois  de  désagréables  gens  I)  :  cumulent  le 
inc  Colombero   a-t-il  pu  déclarer,  le   [3  mai   1900,  avoir  lu  un  manus- 
crit qui   renferme   la  discussion  d'un  opuscule  paru   .m  mois  d'août  suivant 


ET    SON    AUTHENTICITÉ.  15 

érudition  1 1  ;  je  suis  bien  au  regret  de  ne  pouvoir  lui  retourner  son 
compliment  :  la  sienne  est  souvent  bien  médiocre.  Un  instant  j'ai 
cru  qu'il  avait  découvert  une  Histoire  de  l'église  de  Besançon,  restée 
inconnue  à  mon  Répertoire.  Le  nom  de  son  auteur  :  Du-Chesne,  est 
répété  jusqu'à  quatre  fois  dans  la  même  p.  27.  Mon  émoi  a  été  de 
peu  de  durée  :  je  gagerais  un  billet  de  mille  (pour  les  bonnes 
œuvres  du  R.  P.)  qu'il  s'agit  simplement  du  livre  cité  par  lui 
ailleurs,  tantôt  sous  le  nom  de  Dunod,  Histoire  de  l'église,  ville 
et  diocèse  de  Besançon  (pp.  14,  31),  tantôt  sous  celui  de  Dunod  de 
Charnagu,  Histoire  de  la  ville,  de  l'église  et  diocèse  de  Besançon 
(p.  76)  (2).  L'auteur  de  la  Constantinopolis  Belgica,  Pierre 
d'OuTRKMAN  est  transformé  en  P.  d'AuTREMONT  (p.  26)  ;  celui  du 
Théâtre  des  antiqviteçde  Paris,  Jacq.  du  Breul  en  du  Beul  (p. 22); 
celui  de  La  Palestine  sous  les  empereurs  grecs,  Alph.  Couret  en 
O'ret  (3  fois  pp.  4-5)  ;  ceux  du  Dictionnaire  de  la  théologie  catho- 
lique, Wetzer  et  Welte  (traduction  de  J.  Goschler),  en  Vetzer 
(p.  118);  la  Patrologia  latina  (ou  Patrologiae  cursus  completus) 
de  Migne,  en  Cclle^ione  dei  Padri  latini  (en  ital.,  p.  12)  ;  Y  Histoire 
généalogique  de  la  maison  de  France,  du  P.  Anselme,  en  Histoire 
ecclésiastique  (p.  26)  ;  le  ^Recueil  des  historiens  des  Croisades  en 
Recueil  ...  des  Croisés  (p.  21);  Bucoléon  en  Baucoléon  etBancaléon 
(p.  24).  Bède  est  cité  d'après  l'édition  de  161  2  (p.  9);  la  Chronique 
d'Alexandrie,  d'après  Baronius  (p.  4).  Le  dernier  éditeur  des 
Œuvres  de  V'illehardouin,  un  académicien  bien  connu,  Natalis  de 
Wailly,  est  métamorphosé  en  Vally  (p.  7).  D'après  le  titre  qu'il 
donne  (p.  ïb,  n.  2)  d'un  livre  d'A.  Assier  :  Comtes  de  l'Eglise  de 
Troyes,  1848,  in- 12,  on  pourrait  croire  qu'à  l'instar  de  la  métro- 
pole de  Lyon,  la  cathédrale  de  Troyes  avait  des  chanoines-comtes. 
C'est  un  sbaglio  assez  risible  ;  voici  le  titre  de  l'ouvrage  en  question: 
Construction  d'une  Notre-Dame  au  XIIIe  siècle..,  suivie  des  comptes 
de  l'œuvre  de  l'église  de  Troyes  au  XIVe  siècle,  Paris,  1 858,  in-12. 
D'après  cette  dernière  bévue  on  serait  charitablement  tenté  de 
croire,  pour  ne  point  accuser  l'auteur  de  fortes  distractions,  qu'il 
a  travaillé  sur  les  notes  d'autrui  (3).  Quand  il  veut  toucher  aux 

(1)  «  L'autore  vi  mostra  grande  erudizione,  che  conferma  la  t'ama  che  si 
è  acquistata  d'erudilo  »  (p.  99)  ;  «...  lo  fa  con  una  erudizione  che  ammiriamo  » 
(p.   100). 

(2)  Après  avoir  donné  à  Dunod  sa  vraie  date,  1750  (p.  3i,  sans  mentionner 
le  t.  I),  il  invente  une  édition  fantastique  de  Besançon,   1624  (p.  76). 

(3)  Il  serait  inexact  de  mettre  ces  erreurs  sur  le  compte  du  typographe,  car 
texte  et  documents  sont  d'une  correction  irréprochable. 


l6  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

faits  de  l'histoire  de  l'Eglise,  ses  sources  uniques  sont  Rohrbacher 
(pp.  81-2)  et  Darras  (pp.  5,  82).  Pour  la  personnalité  d'Arculphe, 
son  érudition  est  à  bout  après  avoir  renvoyé  à  la  Biographie  Didot 
(p.  8).  Il  va  donc  sans  dire  que  les  Bibliographies  de  la  Palestine 
de  Titus  Tobler  et  de  Reinh.  Rôhricht  lui  sont  inconnues.  A  plus 
forte  raison  ignore-t-il  les  Christusbilder  de  M.  Ernst  von  Dobs- 
chùtz,  où  il  aurait  trouvé  réunis  et  cités  intégralement  tous  les 
textes  antiques  qui  l'intéressaient.  De  la  Société  de  l'Orient  latin 
il  ne  connaît  que  le  nom  de  son  fondateur,  le  comte  Riant,  dont  il 
cite  quelques  passages  (pp.  4-5),  mais  auquel  il  s'est  bien  gardé 
d'emprunter  ses  principes  pour  l'appréciation  du  degré  de  confiance 
que  doivent  inspirer  les  reliques  insignes  de  la  Passion  (1).  Cette 
pauvreté  d'information,  excusable  chez  un  provincial,  est  impar- 
donnable à  Turin,  dans  une  ville  dont  la  bibliothèque  universitaire 
—  sans  compter  les  autres  —  est  merveilleusement  fournie  et 
cataloguée.  On  peut  se  demander  quelles  armes  solides,  éprouvées 
pourront  sortir  de  pareil  arsenal,  je  veux  dire  quels  arguments 
irréfragables  on  pourra  tirer  de  sources  aussi  imparfaitement 
connues.  Ne  serait-ce  pas  déjà  un  indice  d'un  manque  habituel  de 
rectitude  dans  la  saine  appréciation  des  choses  de  l'histoire? 

Mais  venons  au  fond  de  la  question.  Qu'avait  à  démontrer  le 
P.  S.  S.  ?  que  le  Suaire  de  Turin  a  en  sa  faveur  une  série  suffisante 
de  documents  pour  l'identifier  avec  un  des  linceuls  qui  ont  servi  à 
l'ensevelissement  du  Sauveur  (2).  Sans  se  préoccuper  autrement 
des  suaires,  quasi  sans  nombre,  dispersés  dans  la  chrétienté  — 
j'en  connais  actuellement  une  quarantaine  et  des  fragments  sont 
mentionnés  dans  quantité  d'inventaires  —  il  se  borne  à  éliminer 
les  concurrents  les  plus  redoutables  : 

i°  Celui  de  Cadouin,  le  Sudarium  capitis,  au  dos  duquel  A.  de 
Longpérier  (Long-Perrier  !)  aurait  lu  un  verset  du  Coran  :  c'est 
donc  une  toile  musulmane  (p.  1 1-2). 

(1)  Etude  critique,  p.  i3. 

(2)  Ceci  est  un  minimum  :  le  comte  Riant  (1.  c.)  demandait  «  que  l'authen- 
ticité d'une  relique  de  premier  ordre,  solennellement  offerte  à  la  vénération 
des  fidèles,  soit  établie  par  une  chaîne  non  interrompue  de  témoignages  écrits 
recueillant  directement  l'héritage  de  la  tradition  des  temps  apostoliques,  pour 
nous  la  transmettre  sans  lacune  ».  Pour  une  relique  multiple  (c'est  ici  le  cas' 
il  exigeait  «  une  rigueur  encore  plus  grande  dans  la  continuité  des  preuves 
écrites  ». 


ET    SON   AUTHENTICITE.  17 

2°  Celui  de  Besançon  ;  on  affirme  qu'il  se  composait  de  bande- 
lettes, cousues  à  Besançon  et  sur  lesquelles  on  peignit  l'image  du 
Sauveur.  Chikflet,  qui  en  défendit  l'authenticité,  manquait  de 
critique  fin  questo  manca  di  critica)\  on  l'en  trouvera  amplement 
pourvu  quand  il  parlera  en  faveur  du  Suaire  de  Turin.  Dinod 
renvoyait  aux  archives  du  chapitre  de  la  cathédrale  St-Etienne 
pour  l'histoire  de  son  culte  depuis  le  xme  siècle  (i);  mais  le  cha- 
noine Suchet  le  croit  plus  moderne  (p.  14-6)  (2). 

Resté  à  l'abri  des  révolutions,  grâce  au  patronage  de  la  maison 
de  Savoie,  le  Suaire  de  Turin  demeure  seul  parmi  ses  congé- 
nères l'objet  de  la  dévotion  des  peuples.  A-t-il  des  droits  à  passer 
pour  original  et  authentique?  Le  P.  S.  S.  le  croit  fermement  et 
tient  les  documents  qui  y  contredisent  comme  dénués  de  toute 
valeur  (di  nessun  valore,  p.  vj). 

Comment  démontrera-t-il  que  l'image  de  Turin  remonte  au 
crucifiement  ?  par  une  série  d'affirmations,  dont  pas  une  n'est 
appuyée  sur  l'ombre  d'un  texte,  et  par  la  transformation  continue 
des  conjectures  du  début  en  certitudes  incontestables.  Le  Suaire 
devait  être  encore  à  Jérusalem  quand  l'impératrice  Hélène  en  em- 
porta (en  3ij)  les  reliques  de  la  Passion  à  Constantinople.  On 
rapporta  bien  des  reliques  à  Jérusalem  après  l'achèvement  du 
temple  construit  par  ordre  de  Constantin,  «  ma,  dit  l'auteur,  i  Uni 
che  aveano  servito  alla  sepoltura  di  Cristo,  furono  portati  a  Cos- 
tantinopoli  »  (p.  3).  Comme  preuve,  ce  passage  du  comte  Riant  : 
«  Les  pèlerins  de  Terre-Sainte...  allaient  vénérer  [à  Constanti- 
nople"1, tous  les  souvenirs  matériels  de  la  Passion,  dont  les  empe- 
reurs avaient  dépouillé  Jérusalem  »  (3).  Puisque  le  Suaire  était,  au 
dire  de  notre  auteur,  ■  reliquia  tanto  preziosa  quanto  la  santa 
Croce  »,  comment  ne  point  s'étonner  grandement  que  les  docu- 
ments parlent  tous  de  celle-ci  et  ne  disent  rien  de  celui-là  ? 

Le  P.  S.  S.  relève  avec  complaisance  les  bévues  de  ses  lointains 
prédécesseurs,  ce  qui  n'est  ni  mal  aisé  ni  mal  habile  :  le  Suaire 
n'est  venu  ni  de  la  Grèce,  ni  des  Hospitaliers  de  Rhodes  ou  de 
Jérusalem,  ni  des   Lusignan  de  Chypre.  C'est  à  tort  que  les  his- 

(1)  Le  P.  S.  S.  a  lu  «  troisième  siècle  »(p.  16,  n.  1). 

(2)  Cf.   Etude  critique,   p.    19-30.    Le   P.  S.  S.    n'a    pas  su    découvrir   un 
exemplaire  des  Vies  des  Saints  de  Franche-Comté,  publiées  en  i856. 

(3)  Notre  italien  aura  compris  que  a  tous  les  souvenirs  matériels  de  la  Pas- 
sion »  furent  portés  à  Constantinople. 


l8  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

toriens  de  la  maison  de  Savoie  ont  attribué  sa  conquête  aux  com- 
tes Amédée  III,  IV  ou  V  (p.  1  7-9). 

Il  était  donc  à  Constantinople,  lors  de  la  prise  de  cette  ville  par 
les  croisés  occidentaux.  L'auteur  raconte  le  double  siège  (1203-4) 
comme  le  résultat  direct  de  la  quatrième  croisade,  sans  se  douter 
qu'elle  avait  dévié  de  son  but  primitif;  pour  ce  fait,  Innocent  III 
avait  même  excommunié  les  croisés  (1). 

Le  Suaire  à  figure  du  monastère  des  Blachernes,  décrit  par  Ro- 
bert de  Clary  et  disparu  lors  de  la  prise  de  la  capitale  de  l'empire 
grec,  dut  être  remis  à  Garnier  de  Trainel,  évêque  de  Troyes,  dis- 
pensateur suprême  des  reliques  conquises  par  les  croisés.  L'en- 
voya-t-il  à  son  église  avec  les  autres  joyaux  qui  contribuèrent  à  la 
reconstruction  de  sa  cathédrale  (commencée  en  1208)  (2)  ?  non, 
dit  le  P.  S.  S.  Voulut-il  la  rapporter  lui-même  ou  la  tint-il  cachée 
pour  éviter  les  justes  réclamations  de  l'empereur  Baudouin  et  des 
autres  princes?  il  ne  sait.  Avec  l'évêque  de  Troyes  se  trouvaient  à 
Constantinople  plusieurs  de  ses  parents,  appartenant  aux  familles 
de  Champlitte,  de  Vergy  et  de  Chappes  :  or,  un  Champlitte  était 
apparenté  à  un  Charny;  donc,  à  la  mort  de  l'évêque  de  Troyes,  le 
Suaire  passa  par  un  Champlitte  aux  Charny,  puisqu'on  le  re- 
trouve plus  tard  dans  cette  famille.  D'ailleurs,  suivant  une  note 
envoyée  à  l'auteur  par  le  vicomte  de  Poli,  Hugues  de  Mont-Saint- 
Jean  et  Charny  a  pu  se  trouver  à  la  prise  de  Constantinople.  Ce 
qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'on  retrouve  le  Suaire,  cent  cinquante 
ans  après,  à  Lirey. 

Voilà  comment  on  croit  avoir  prouvé,  par  une  série  d'hypo- 
thèses qu'aucun  document  ne  justifie,  que  le  Suaire  de  Turin  est 
venu  de  l'Orient  et  qu'il  remonte  aux  premiers  âges  de  l'Eglise  ! 
Après  avoir  ainsi  comblé  par  l'imagination  les  vides  de  l'histoire, 
on  tiendra  la  chose  pour  parfaitement  démontrée.  C'est  le  procédé 
habituel  de  l'auteur  :  on  peut  en  trouver  la  preuve  tout  le  long  de 
son  mémoire. 

Si  l'on  ne  faisait  partie    de  la  légion  des   aveugles,  duces  cacci, 

(1)  Ix  Répertoire  des  sources  historiques  du  moyen  âge  indique  d'assez 
nombreux  travaux  sur  ce  point,  en  particulier  du  comte  Riant  (t.  M,  c.  N36-7) 
—  L'instigateur  du  changement  de  direction  de  cette  croisade  lut  Philippe 
de  Souabe  {Svevia,  et  non  Sve;ia  =  Suède,  p.  20). 

(2)  Arbois  db  Jubainvii.le  (H.  d'),  dans  Bibliothèque  de  l'école  des  Charles 
(1862),  5'  sér.,  t.  III,  p.    21». 


ET    SON    AUTHENTICITÉ.  IÇ 

excolantes  culicem,  camelum  autem  glutientes  (i),  on  s'apercevrait 
des  impossibilités  morales  que  renferme  ce  récit,  indépendamment 
de  l'absence  de  toute  preuve.  Comment  l'évéque  de  Troyes,  s'il  a  eu 
à  sa  libre  disposition  une  relique  de  premier  ordre,  comme  aurait 
été  le  S.  Suaire,  n'en  a-t-il  pas  gratifié  sa  cathédrale  (2)  ou  un  autre 
sanctuaire  vénéré,  au  lieu  de  l'abandonner  à  un  obscur  seigneur 
champenois?  Comment  a-t-on  fait  de  la  transmettre  en  Occident, 
sans  munir  le  porteur  d'une  attestation  en  règle  de  son  authen- 
ticité, suivant  l'usage?  Comment  surtout  la  relique,  parvenue  à 
destination,  a-t-elle  pu  demeurer  ignorée  pendant  cent  cinquante 
ans,  sans  être  l'objet  d'aucun  culte  ?  Non  moins  précieux  que  la 
couronne  d'épines,  ce  divin  linceul  aurait  dû  produire,  à  son  arri- 
vée, ces  explosions  de  dévotion  exubérante  qui  accueillirent  en 
France  les  joyaux  enlevés  aux  sanctuaires  de  la  nouvelle  Rome  et 
dont  les  chroniqueurs  nous  ont  transmis  l'émouvant  souvenir. 

Un  fait  non  moins  étrange  et  qui  accentue  le  parti  pris  de  subs- 
tituer les  conjectures  à  l'histoire,  c'est  que  le  P.  S.  S.  n'a  pas  dis- 
cuté, n'a  pas  même  relaté  les  deux  textes  où  les  possesseurs  du 
Suaire  en  expliquent  l'origine.  Au  dire  de  Geoffroi  II  de  Charny, 
cette  image  était  un  cadeau  fait  à  son  père  (sibi  liberaliter  obla- 
tami.  Marguerite,  sa  fille,  affirmait  par  contre  que  le  Suaire  avait 
été  «  pieca  conquis  par  feu  messire  Geoffroy  de  Charny,  mon 
grant  père.  »  D'après  ces  données  contradictoires,  les  premiers 
propriétaires  (non  légendaires)  de  la  relique  étaient  loin  d'être 
fixés  avec  certitude  sur  son  origine. 

On  a  voulu  donner  de  l'autorité  à  une  brève  notice  sur  la  collé- 
giale de  Lirey,  dont  j'avais  dit  ce  qui  est  nécessaire  (3),  et  en  faire 
un  document  nouveau  sur  la  question  (4).  Dût-on  tenir  compte 
des  assertions  que  renferme  cette  pièce  écrite  tardivement  (après 
1  525)  et  qui  sont  contradictoires  avec  le  système  du  P.  S.  S.,  il 
faudrait  trouver  à  rattacher  par  d'autres  documents  à  l'Orient  et 

(1)  S.  Matthieu,  c.  xiiii,  v.  24. 

(2)  II  y  aurait  fait  le  pendant  du  vase  de  la  Cène  (voir  Ch.  Nioré,  dans 
Mcm.  de  la  soc.  acad.  de  l'Aube,   1895,  3-  scr.,  t.  XXXII,  p.  217-50). 

(3)  Etude  critique,  p.  32. 

(4)  Documents  nouveaux  sur  le  Saint-Suaire  de  Turin,  dans  La  Vérité 
Française,  n'  du  12  sept.1901,  et  dans  le  Courrier  desAlpes,  n*  des  14/21  du 
même  mois.  Pris  à  partie,  j'ai  cru  devoir  répondre  (Vérité,  n°  du  22  sept.  ; 
Courrier,  n*  du  21/8),  en  rappelant  que  j'avais  été  le  premier  à  signaler 
l'existence  de  cette  notice. 


20  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

aux  origines  du  Christianisme  ce  Suaire,  soi-disant  donné  par  le 
roi  Philippe  de  Valois  à  Geoffroy  de  Charny.  Mais  il  y  a  d'autres 
difficultés,  dont  on  ne  s'est  pas  douté,  faute  d'avoir  exploré  à  fond 
les  titres  de  la  collégiale  de  Lirey. 

Tout  d'abord,  ce  n'est  point  après  avoir  été  fait  prisonnier  à 
Calais,  que  le  sire  de  Charny  prit  la  résolution  de  fonder  une 
collégiale  à  Lirey:  M.  l'abbé  A.  Prévost  a  montré  que  son  inten- 
tion figure  dans  des  documents  antérieurs  (i).  Le  même  auteur 
confirme  ce  que  j'avais  avancé  (p.  23)  :  les  plus  anciens  titres  rela- 
tifs à  cette  pieuse  fondation  ne  mentionnent  jamais  le  Suaire.  Il 
ajoute  la  traduction  d'une  bulle  d'indulgences  accordée,  le  5  juin 
1 357,  à  Avignon,  par  douze  évêques  étrangers,  la  plupart  italiens 
(p.  20-2).  Le  texte  latin,  dont  je  dois  communication  à  l'obli- 
geance de  M.  l'abbé  A.  Nioré,  secrétaire  général  de  l'évèché  de 
Troyes  et  membre  de  la  société  académique  de  l'Aube,  renferme 
ces  simples  mots  :  «  reliquias  ibi  existentes.  »  Est-il  admissible 
que  le  Suaire,  considéré  plus  tard  comme  le  joyau  de  la  collégiale 
et  attirant  les  foules  de  toutes  les  parties  du  monde,  n'eût  pas  été 
l'objet  d'une  mention  spéciale  ?  Dire  avec  le  P.  S.  S.  :  «  In  quello 
anno  [  1  353],  Goffredo  fece  a  questa  chiesa  [de  Lirey]  dono  délia 
SS.  Sindone  »  (p.  28)  et  :  «  Nell'anno  stesso  vi  fu  deposta  e  co- 
mincio  a  venerarsi  la  Santa  Reliquia  »  (p.  72),  c'est  affirmer  gra- 
tuitement un  fait  que  nul  document  n'appuie  et  que  contredisent 
ceux  qu'on  possède.  Tout  ce  qui  suit  est  pure  conjecture  et  pieux 
embellissement  :  transport  du  Suaire  en  grande  pompe,  avec  con- 
cours énorme  d'ecclésiastiques  et  de  gens  de  toute  condition, 
jalousie  des  chanoines  de  Troyes,  qui  voient  diminuer  l'affluence 
des  pèlerins  à  leur  cathédrale. 

Comme  les  gens  à  court  de  finances,  le  P.  S.  S.  prend  son  bien 
où  il  le  trouve,  sans  discuter  la  valeur  de  la  monnaie:  ainsi,  il 
s'empare  de  trois  lignes  de  Dunod  de  Charnage  pour  faire  tenir 
conseil  à  Marguerite  de  Charny  et  justifier  sa  décision  de  trans- 
porter l'insigne  relique  hors  de  la  Champagne  (p.  3 1)  :  il  se  garde 
bien  de  se  demander  sur  quelle  pièce  d'archives  ce  fait  est  établi. 
Cela  empêche  du  moins  l'auteur  d'ajouter  foi  aux  miracles  racon- 
tés par  Pingon  :  leur  authenticité  aurait  par  ailleurs  des  consé- 
quences sur  la  légitimité  de  la  possession  future  des  princes  de 
Savoie. 

(1)  L'ancienne  collégiale  de  Lirey,  Arcis-sur-Aubc,  1900,  gr.  in-8°,  p.  1  2-3. 


ET    SON    AUTHENTICITE.  2  1 

Le  P.  S.  S.  admet  sans  broncher,  cela  va  sans  dire,  la  donation 
du  22  mars  1462,  sauf  à  ne  pas  pouvoir,  plus  que  ses  prédéces- 
seurs, en  indiquer  un  texte  quelconque  (p.  33).  Pour  lui  encore, 
les  médailles,  soi-disant  frappées  en  l'honneur  du  Suaire,  sont 
parfaitement  authentiques  (pp.  32,  35,  39,  129).  Il  ne  se  doute  pas, 
ou  du  moins  ne  fait  point  part  à  ses  lecteurs,  de  l'opinion  contraire 
exprimée  par  des  numismates  compétents  (1). 

J'aurai  plus  loin  l'occasion  de  montrer  que  le  R.  P.  ne  com- 
prend pas  toujours  exactement  le  français,  soit  ancien,  soit  mo- 
derne. Il  devrait  au  moins  en  être  autrement  du  latin  :  qu'on  en 
juge!  «  Lo  Chifflet  riporta  quell'atto  [de  1464]  per  intero,  e  dice 
di  averlo  copiato  dagli  archivii  di  Troyes  tre  anni  dopo  che  era 
stato  fatto,  cioè  nel  1467  ai  5  del  mese  di  dicembre  »  (p.  33,  n.  1  . 
Cela  veut  dire,  si  à  mon  tour  je  comprends  bien  l'italien,  que 
Chifflet  a  copié  cet  acte  en  1467  :  or,  comme  on  peut  s'en  assurer 
dans  la  première  Biographie  venue,  le  médecin  Jean-Jacques 
Chifflet,  né  en  1 588,  est  mort  en  1640.  Si  on  se  reporte  à  la  p.  1 1 1 
de  son  De  linteis  sepulchral.,  on  y  lit  :  «  Placet  ipsas  Ducis  literas 
ex  archivo  Trecensi  proponere,  prout  tribus  post  annis,  nempc 
m.cd.lxvii,  quintà  Decembris,  ex  ipso  autographo,  ne  illarum  me- 
moria  interiret,  omni  fide  à  Trecensibus  descriptae,  atque  in  pu- 
blicum  instrumentum  transsumptœ  sunt  »  ;  ce  qui  veut  dire  pour 
tout  le  monde  :  on  fit  à  Troyes,  en  1467,  une  expédition  authen- 
tique de  l'acte  de  1464,  et  c'est  ce  vidimus  de  1467  que  Chifflet  a 
reproduit  à  défaut  de  l'original.  Le  P.  S.  S.  ajoute  qu'aux  archives 
d'Etat,  à  Turin,  on  conserve  quatre  copies  de  l'acte  de  1464,  plus 
l'original.  La  rigueur  scientifique  commandait  de  reproduire 
celui-ci,  de  préférence  aux  autres  ;  mais,  ne  sachant  probablement 
pas  lire  les  écritures  du  xve  siècle,  il  s'en  est  rapporté  à  une  copie 
des  plus  modernes  ;  les  mots  :  «  Sic  signatum  in  margine  alta... 
et  in  margine  bassa...  et  in  margine  bassa  subscriptum  »,  interca- 
lés dans  le  texte  comme  s'ils  en  faisaient  partie  (p.  154),  rendent 
ce  fait  indéniable. 

(1)  Etude  critique,  p.  3y.  En  mentionnant  la  Storia  metallica  de  la  real  casa 
di  Savoia,  M.  le  baron  Ant.  Manno  a  soin  d'ajouter  (Bibliogr.  storica.... 
délia...  Savoia,  1884,  t.  I,  n*  575)  :  «  Le  medaglie  antiche  sono  supposizioni 
moderne  0.  M.  André  Perrin  n'a  pas  compris  les  médailles  en  question  dans 
son  Catalogue  du  médaillier  de  Savoie  {Documents  publiés  par  l'académie  de 
Savoie,  :883,  t.  V). 


22  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

Inutile  de  suivre  l'auteur  dans  les  pérégrinations  et  les  osten- 
sions  du  Saint-Suaire,  à  partir  du  xve  siècle  jusqu'à  nos  jours. 
Laissons-lui  la  satisfaction  de  croire  que  les  bulles  de  1467  et 
de  1480,  qui  ne  le  mentionnent  nullement,  le  sous-entendent,  et 
arrivons  au  chapitre  xvi,  qui  attaque  ma  première  brochure  ou 
plus  exactement  le  mémoire  du  chanoine  Lalore. 

Le  travail  du  P.  S.  S.  n'a  pas  été  rédigé  d'un  seul  jet,  il  est  facile 
de  s'en  rendre  compte.  A  deux  reprises  au  moins,  il  a  fait  des 
additions  à  la  partie  primitive,  sans  avoir  le  courage  (lui  ou  son 
éditeur)  de  mettre  les  feuilles  déjà  tirées  au  pilon.  Les  quinze  pre- 
miers chapitres  sont  indépendants  de  la  suite,  dont  mes  brochures 
ont  été  l'occasion  (1).  Il  avoue  d'ailleurs  (p.  v)  que  son  plan 
primitif  ne  comportait  qu'un  modeste  opuscule,  destiné  à  paraître 
pour  l'ostension  de  1898.  La  réfutation  de  mes  brochures  de  1900 
(chapitre  xvi-xix)  était  rédigée  et  l'impression  assez  avancée  quand 
un  ami  (le  comte  Cais  de  Pierlas  ?)  lui  a  remis  la  troisième  (p.  99)  : 
il  s'est  borné  à  lui  consacrer  le  chapitre  xx. 

Cette  autopsie  va  nous  permettre  d'établir  sur  quelles  bases  do- 
cumentaires l'auteur  a  entrepris  son  travail.  Toutes  ses  a  fatigues  » 
avaient  abouti  à  la  découverte  de  sept  documents  (A  à  G),  qu'il  a 
publiés  en  pièces  justificatives  (p.  i53-Ô2).  Ils  sont  datés  de  1464 
(déjà  connu),  i5o2,  1 53 3,  1  536,  i56o  et  1737.  Comme  les  preuves 
qui  suivent  (H-X)  vont  de  1389  à  1473  (p.  162-77),  on  peut  se 
demander  pourquoi  l'ordre  chronologique  de  ces  deux  séries  a  été 
interverti.  11  n'y  a  pas  lieu  de  répondre  qu'on  a  mis  en  tète  et  en 
vedette  les  pièces  favorables  à  l'authenticité  —  signalées  par  un 
astérisque,  —  car  les  documents  O  à  X  sont  marqués  du  même 
signe  (on  verra  plus  loin  si  c'est  avec  raison).  Les  documents  A 
à  G  étaient  seuls  connus  de  l'auteur  quand  il  commença  son  travail 
(je  l'affirme  et  vais  le  prouver)  ;  comme  ils  étaient  cités  par  leurs 
lettres  respectives  dans  les  premiers  chapitres  (pp.  33,40,43,46,60), 
il  a  été  impossible,  arrivé  à  l'impression  des  et  Documenti  »,  de  les 
ranger  à  la  suite  de  la  série  H  à  X,  sous  peine  de  dérouter  les  lec- 
teurs ou  de  se  trahir  par  un  errata. 

(1)  Un  mot,  il  est  vrai,  renvoie  à  plus  tard  la  discussion  de  la  défense  for 
mulée  par  l'éveque  Pierre  d'Arcis  (p.  29),  mais  cette  prohibition  avait  été 
connue  (bien  que  restée  inédite  jusqu'à  moi)  par  les  historiens  du  Suaire, 
surtout  par  I'iano,  qui  avait  publié  le  texte  de  la  bulle  du  pape  Clément  VIL 
Celle-ci  d'ailleurs  est  discutée  et  combattue  dans  la  première  partie  (p 
tandis  que  le  mémoire  l'est  dans  la  deuxième  (p.  86). 


ET    SON    AUTHENTICITÉ.  2} 

Le  R.  P.  affirme  qu'il  connaissait  les  documents  que  j'ai  cru 
mettre  au  jour  pour  la  première  fois.  Cette  affirmation  aura  de 
graves  conséquences  ;  il  est  loyal  d'en  préciser  les  termes  :  «  I  docu- 
menti  li  abbiamo  anche  noi  aile  mani,  e  li  esamineremo,  et  non  li 
nasconderemo  ai  nostri  lettori  »  (p.  73)  ;  «  Quei  documenti  trovati 
da  lui  non  sono  tutti  inediti,  né  sconosciuti  ;  noi  ne  abbiamo  citati 
già  parecchi,  il  che  prova  essere  falso  che  i  suoi  contradittori  non  li 
conoscessero  »  (p.  100).  C'est  clair  :  le  R.  P.  avait  entre  les  mains  de 
mes  documents  et  j'ai  dit  une  fausseté  en  assurant  que  mes  contra- 
dicteurs ne  les  connaissaient  pas.  Il  avoue  cependant  avoir  pris  dans 
ma  troisième  brochure  les  pièces  cataloguées  par  les  lettres  J,K,  L, 
V  et  X  (tolto  del  terzo  opuscolo  del  signor  Ulisse  Chevalier;,  soit 
5  sur  18  que  comprend  sa  seconde  série.  Pour  les  autres  (12  sur  i3) 
il  cite  comme  source  :  «  Parigi,  Biblioteca  Nazionale,  Collezione 
di  Schiampagna  (var.  Champagna),  vol.  154,  fol...  »  (H,  M  à  Uj. 
Eh  bien  !  je  crois  pouvoir  affirmer,  sans  crainte  de  démenti  que, 
s'il  est  allé  à  Paris,  s'il  s'est  présenté  à  la  salle  des  manuscrits  de 
notre  Bibliothèque  Nationale,  s'il  a  même  demandé  et  tenu  entre 
les  mains  le  vol.  134  de  la  Collection  de  Champagne,  il  n'y  a  ni 
copié  ni  fait  copier  les  documents  qu'il  dit  en  avoir  tirés.  Son  texte, 
je  serais  bien  aise  qu'on  en  fît  la  vérification,  ne  diffère  du  mien,  ni 
pour  une  syllabe,  ni  pour  une  lettre.  Ceci  est  déjà  une  présomption, 
puisque  ma  publication  est  antérieure  à  la  sienne.  Des  gens  super- 
ficiels pourraient  seuls  croire  que  nous  avons  pu  lire  et  transcrire 
d'une  manière  identique.  Mais  il  y  a  bien  autre  chose.  D'abord 
le  texte  que  j'ai  donné  (et  qu'il  reproduit  tel  quel)  des  documents 
R  à  U  n'est  point  celui  du  volume  1 54  de  la  Collection  de  Cham- 
pagne, mais  bien  celui  du  cahier  coté  aux  archives  de  l'Aube  : 
9  G.  4,  indiqué  par  moi  en  première  ligne  parmi  les  sources  de 
ces  quatre  pièces  ;  j'ai  négligé  de  donner  les  variantes  des  collec- 
tions de  Champagne  et  Decamps,  comme  n'offrant  que  des  fautes 
de  lecture.  Le  P.  S.  S.  peut  donc  être  mis  au  défi  de  retrouver  dans 
la  Collection  de  Champagne  le  texte  qu'il  a  donné  de  ces  quatre 
pièces.  Ensuite,  j'ai  supprimé  dans  les  documents  Q  à  T  des  mots 
et  des  membres  de  phrases  qui  auraient  allongé  les  textes  et  fatigué 
le  lecteur,  sans  aucun  profit  pour  la  démonstration.  Le  R.  P.  s'est 
conformé  d'une  manière  absolue  à  toutes  ces  coupures  ;  or,  la 
même  idée  lui  fût-elle  venue  d'abréger  ces  textes,  il  lui  était  aussi 
difficile  de  m'imiter  servilement  à   distance  dans  ces  plusieurs 


24  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

douzaines  de  cas  qu'à  un  enfant,  qui  ne  sait  pas  lire,  de  former  à 
l'aide  de  caractères  isolés  une  phrase  comme:  Dominabitur  a  mari 
usque  ad  mare  (i).  Revenons  au  document  M  (fol.  128,  non  120, 
du  vol.  154)  :  le  P.  S.  S.  n'a  pas  pu  lire  sur  l'original  les  mots  : 
Au  revers,  qui  n'y  figurent  pas  et  sont  de  moi  ;  il  est  en  outre  bien 
probable  qu'il  aurait  lu  Christi  et  non  Xpisti,  suivant  ma  trans- 
cription habituelle.  Dans  mon  texte  du  document  N  les  mots  : 
a  Karolus...  nono  »  représentent  la  pièce  précédente  M,  qui  y  est 
reproduite  en  entier  ;  il  serait  bien  étrange  que  le  P.  S.  S.  eût 
abrégé  d'une  manière  aussi  succincte.  Dans  le  document  O  la 
preuve  est  plus  topique.  Ici  encore  il  y  avait  une  pièce  entérinée, 
celle  que  j'ai  publiée  sous  la  lettre  Q.  Comme  le  R.  P.  n'en  a  pas 
donné  le  texte  (elle  était  si  compromettante  !),  il  n'a  pu  se  borner 
aux  premier  et  dernier  mots  :  «  Hambart...  dix  huit  »  qu'en  me 
copiant  servilement  et  sans  intelligence.  Quant  au  document  H, 
la  manière  de  compléter  les  initiales  :  V[estre]  S[anctitatis],  bo[ne] 
me[morie]  »  et  de  reproduire  les  abréviations  :  «  beat,  p.,  s.  v.  » 
prouve  par  l'identité  des  procédés  qu'on  en  a  pris,  sans  plus  se 
gêner,  le  texte  dans  ma  brochure.  La  lecture  en  offrait  de  telles 
difficultés  pour  être  de  tout  point  irréprochable,  que  des  différences 
ne  pouvaient  manquer  de  se  produire  :  il  n'y  en  a  aucune.  Si  le 
R.  P.  avaitlules  deux  parchemins,  il  n'aurait  pas  qualifié  d'«  incom- 
pleta  »  la  minute  :  entre  elle  et  la  mise  au  net  il  n'y  a  pas  d'autres 
différences  que  la  douzaine  de  variantes  relevées  dans  mes  notes. 
Comme  partout  ailleurs,  le  nouvel  éditeur  les  a  supprimées,  ce  qui 
n'a  pas  toujours  été  sans  lui  jouer  de  mauvais  tours  :  ainsi  l'acte  cité 
dans  le  doc.  T  est  daté  de  1447  et  non  de  1457  (voir  le  doc.  Q)  ;  il 
fallait  reproduire  la  note  :  «  Lire  quadragesimi  »  ou  en  mettre  une 
équivalente.  Reste  le  document  I,  la  fameuse  bulle  de  Clément  VIL 
Malgré  la  mention  comme  source  :  «  Archivii  di  Stato,  Benefizii 
di  qua  dai  monti,  mazzo  3i,  n.  2  »,  on  reconnaîtra  à  ne  pas  s'y  mé- 
prendre que  c'est  mon  texte,  à  la  transcription  du  mot  Jhesu,  aux 
coupures  identiques,  aux  mots  abrégés  pag.,  infring.,  et  surtout  à 
ce  détail,  puisqu'il  s'agit  d'un  original,  que  les  formules  finales  ne 
pouvaient  être  abrégées. 

Trois  points  me  semblent  établis,  sans  crainte  possible  de  con- 
tradiction :  1"  Le  plus  ancien  document   découvert   par  le  P.  S.  S. 

(1)  Breviarium  Romanum,  au  j5  mai. 


ET    SON    AUTHENTICITE.  25 

est  de  002,  époque  où  l'authenticité  du  Suaire  de  Chambéry 
n'était  pas  officiellement  contestée;  2°  en  dehors  du  document  I 
(déjà  publié  par  Piano),  toute  la  série  H  à  X  lui  était  inconnue 
quand  il  a  commencé  l'impression  de  son  travail;  3°  le  texte  des 
pièces  H,  I,  M  à  U,  soi-disant  publié  d'après  un  manuscrit  de  la 
Bibliothèque  nationale  de  Paris  (et  un  original  de  Turin)  a  été 
frauduleusement  pris  dans  mon  Etude. 

Satis  superque  sur  ce  pénible  sujet.  Celte  appropriation  du  bien 
d'autrui  est-elle  suffisamment  conforme  à  la  probité  littéraire  ? 
C'est  un  plagiat  (mal)  dissimulé. 

On  se  rappelle  l'affirmation  du  R.  P.  :  il  connaissait  mes  docu- 
ments. Qui  sait  si,  malgré  les  apparences,  il  n'a  pas  dit  vrai  ? 
Et  cela  m'amène  à  lui  poser  une  question  singulièrement  inté- 
ressante. Est-il  exact  qu'en  mai  1898,  pendant  l'Exposition  d'arts 
et  l'ostension  du  Suaire,  un  grand  seigneur,  portant  un  des  plus 
beaux  noms  de  France,  est  allé  voir  son  cousin  le  roi  Humbert  II 
et  lui  a  fait  connaître  le  mémoire  de  Pierre  d'Arcis?  Le  roi,  qui 
n'était  pas  doublé  d'un  casuiste,  comprit  la  portée  du  document, 
eut  un  instant  d'hésitation,  puis  fit  jurer  sur  l'honneur  à  son  cou- 
sin de  garder  le  plus  profond  secret  sur  le  document  compromet- 
tant (1).  J'attends  la  réponse  du  P.  S.  S.  :  le  fait  résumé  ci-dessus 
est-il  de  l'histoire  ou  une  légende  ?  Est-ce  par  cette  voie  qu'il  a 
eu  connaissance  des  documents  avant  ma  publication  ? 

Arrivons  au  vif  de  la  question,  je  veux  dire  à  la  prétendue  réfu- 
tation de  mes  trois  brochures.  En  ouvrant  la  première,  le  bon 
Père  s'attendait  à  y  trouver  la  défense  de  la  relique;  quel  désap- 
pointement !  Aussi  m'accole-t-il  aux  hérétiques  (p.  71)  et  aux  judéo- 
franes-maçons  (p.  vj)  (2).  La  querelle  se  concentre  sur  les  docu- 
ments, bien  qu'aux  yeux  de  mon.  contradicteur,  ils  ne  doivent 
venir  qu'en  seconde  ligne  pour  confirmer  la  thèse  :  «  Essi  debono 
venire  a  confermare  la  tesi  che  si  difende  »  (p.  109)  ;  c'est  le  procédé 
pseudo-théologique  appliqué  à  l'histoire.  Ceci  est  déjà  d'un  mau- 
vais augure  pour  la  suite  de  la  démonstration. 

(1)  On  raconta  à  ce  moment  dans  les  feuilles  religieuses  que  le  roi  hésitait  à 
laisser  photographier  le  Suaire,  dans  la  crainte  de  voir  cette  image  devenir  un 
objet  de  mercantilisme.  Ces  scrupules,  invoqués  pour  dissimuler  la  demande 
dont  il  vient  d'être  question,  n'auraient  pas  été  déplacés  :  le  P.  S.  S.  avoue 
qu'on  en  a  vendu  dans  le  monde  entier  pour  plus  de  5o,ooo  lires  (p.  71,  n.  i)# 

(2)  Il  voulait  s'élever  par  avance  contre  les  «  nuovi  clamori  dell'  empiéta  » 
(p.  vj)  et  réfuter  les  anciens  «  clamori  non  digni  di  ministri  di  Dio  »  (p.  70). 


20  LE    SUAIRE    DE   TURIN 

Le  P.  S.  S.  ne  considère  comme  défavorables  au  Suaire  que  les 
pièces  H  et  I,  soit  le  mémoire  de  Pierre  d'Arcis  et  la  bulle  de 
Clément  VII  Ad  p.  r,  m.  Il  suspecte  (sans  ombre  de  preuve)  que 
les  autres  bulles  (J,  K,  L)  ont  été  falsifiées.  Le  texte  primitif  devait 
qualifier  d'authentique  la  relique  (i)  ;  on  aura  changé  la  date  et 
intercalé  les  mots  quamdam  figurant  sive  repraesentationem  Su- 
darii  D.  N.  J.  C,  après  la  nouvelle  décision  du  roi.  La  chose  n'a 
rien  d'étonnant,  car  on  sait  que  les  antipapes  changeaient  de  sen- 
timent suivant  les  circonstances  :  il  suffisait  de  faire  briller  :de 
l'argent  devant  leurs  yeux  (p.  106).  A  tout  cela,  il  est  facile  de  ré- 
pondre :  i°  la  pièce  J  a  été  copiée  sur  la  minute  même  des  Archives 
du  Vatican  par  M.  G.  de  Manteyer,  alors  élève  de  l'école  française 
de  Rome  :  il  n'y  a  pas  trace  d'interpolation  ;  2°  la  pièce  L  se  trouve 
à  Paris  sur  une  bande  de  parchemin  avec  les  bulles  I  et  J  :  elle 
participe  donc  de  l'authenticité  de  celles-ci  ;  3°  la  pièce  K  a  été 
copiée  par  le  chroniqueur  Corneille  Zantfliet  sur  l'original  entre 
les  mains  de  Marguerite  de  Charny  ;  4"  la  curie  de  Rome  n'était 
pas  plus  insensible  à  l'argent  que  celle  d'Avignon,  et  il  n'appar- 
tenait pas  à  un  religieux  d'invoquer  pareil  argument.  Dès  le  début 
de  la  discussion,  on  aura  saisi  sur  le  fait  les  subtilités  d'un  vieux 
scolar,  qui  suppléera  tout  le  temps  à  l'absence  de  raisons  sérieuses 
par  des  suppositions  gratuites  et  insoutenables. 

Il  y  a  plus,  dans  le  même  ordre  d'idées.  Il  a  existé  plusieurs 
autres  documents  qui  ne  sont  pas  parvenus  jusqu'à  nous,  comme 
l'autorisation  donnée  par  le  nonce  Pierre  de  Thury  à  Geoffroy  de 
Charny,  la  première  bulle  de  Clément  VII  aux  chanoines  de 
Lirey,  la  confirmation  du  roi  Charles  VI  :  le  P.  S.  S.  ne  les  a  pas 
plus  lus  que  moi.  S'il  en  regrette  la  perte,  c'est  qu'il  est  sûr  de 
leur  témoignage  en  faveur  de  l'authenticité.  Il  suffira  de  repro- 
duire, sans  commentaire,  ses  propres  paroles  :  «  Siamo  sicuri, 
che  in  tutti  quei  documenti  si  dava  alla  nostra  Reliquia  il  suo 
vero  nome  di  Santo  Sudario  di  Giesù  Cristo  »  (p.  83). 

Le  mémoire  de  Pierre  d'Arcis,  évêque  de  Troyes,  que  j'ai  daté 
de  la  fin  de  1 38g,  est  la  pièce  réellement  embarrassante  :  impossi- 
ble d'en  révoquer  en  doute  l'authenticité.  Le  P.  S.  S.  consacre  à  sa 

(1)  «  Noi  sospettiamo  che...  la  Sindone  fosse  traitatada  vera  Reliquia  ».  Cela 
rappelle  les  procèdes  d'argumentation  de  Mgr  Colomiatti,  dont  j'ai  fait  bonne 
justice,  on  s'en  souvient  {Etude  critique,  p.  .p.  n.  a). 


ET    SON    AUTHENTICITE.  27 

réfutation  six  grandes  pages  (86-92),  et  il  y  reviendra  encore.  Tout 
d'abord  il  le  traite  de  «  libelle  calomnieux  »  (1)  et  lui  refuse  toute 
espèce  d'autorité.  Comment  ce  prélat,  séparé  des  événements  par 
trente-quatre  ans,  a-t-il  pu  savoir  ce  qui  s'était  passé  sous  l'évêquc 
Henri  de  Poitiers?  Pardon:  en  1389,  année  où  il  consacra  l'église 
de  la  collégiale  de  Saint-Urbain,  Pierre  d'Arcis  était  évèque  de 
Troyes  depuis  douze  ans.  Lorsqu'il  fut  élu  (1377),  il  était  trésorier 
de  l'église  Saint-Etienne  et  juge  de  la  cour  épiscopale  de  Troyes. 
Ses  frères  étaient,  l'un,  Jean,  chancelier  du  duc  d'Orléans,  l'autre, 
Nicolas,  évèque  d'Auxerre  ;  il  avait  été  vicaire-général  de  ce  dernier 
avant  de  venir  à  Troyes.  C'était  donc  un  personnage  considérable 
et  rompu  aux  affaires.  Voilà  cependant  celui  que  le  P.  S.  S.  charge 
d'outrages.  Dans  l'affaire  du  Suaire,  il  s'est  conduit  «  per  motivo 
poco  decoroso  per  la  sua  dignità  »  (p.  86),  «  agito  per  passione  e 
contra  coscienza  »  (p.  90)  ;  «  non  per  zelo  dell'  onore  di  Dio,  ma 
per  passione  »  (p.  91),  0  deblaterando  »  (p.  92),  «  calunniosamente  » 
fp.  86j  ;  il  l'accuse  d'avoir  écrit  des  «  falsità  »  (p.  92),  «  affermazione 
gratuita  »  (p.  io3)  ;  «  affermazione  evidentemente  menzognera  » 
(p.  89)  ;  d'être  un  «  insubordinato  »;  de  subir  ■  perturbazione  del 
suo  animo  »  (p.  90).  J'en  passe,  et  des  meilleurs.  On  croirait  lire 
le  réquisitoire  d'un  journal  radical  ou  socialiste  contre  un  évèque 
français.  Franchement,  l'auteur  se  permettrait-il  de  traiter  aussi 
calomnieusement  les  actes,  je  ne  dis  pas  d'un  prélat  contemporain, 
mais  d'un  évèque  de  Turin  du  xive  siècle  ?  On  croit  pouvoir  répon- 
dre :  non.  Il  était  aussi  facile  à  Pierre  d'Arcis  de  se  renseigner  avec 
exactitude  sur  les  traditions  relatives  aux  largesses  de  Garnier  de 
Trainel  que  sur  l'opposition  faite  aux  entraînements  dont  le  culte 
du  Suaire  avait  été  l'objet.  Les  objections  (toujours  le  système 
pseudo-théologique)  faites  à  son  mémoire  se  réduisent  à  des  puéri- 
lités. 

Les  solennités  dont  ce  culte  était  entouré  et  dont  on  se  plaignait 
tardivement  n'avaient  pu  s'introduire  que  par  la  connivence  et 
l'autorité  de  l'évêque.  Ceci  est  faux:  les  solennités  s'étaient  déve- 
loppées à  proportion  de  la  créance  populaire.  —  Pourquoi  le  chef 
du  diocèse  ne  s'y  est-il  pas  opposé  immédiatement?  Et  la  preuve 
qu'il  ne  l'a  pas  fait  par  voie  amicale  et  de  conseil?  Et  qui  ne  sait 
que  cette  voie  n'est  pas  toujours  écoutée,  quand  la  passion  s'en 

(1)  «  Il  libello  di  Pictro  d'Arcis  »  (p.  86)  ;  0  libcllo  calunnioso  »  (p.  92). 


28  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

mêle  ?  Et  pourquoi  les  chanoines  se  soumirent-ils  une  première 
fois,  s'ils  avaient  pour  eux  la  certitude  de  la  tradition  et  du  droit  ?  — 
En  affirmant  que  le  doyen  s'était  procuré  une  image  du  Suaire, 
l'évêque  le  calomniait,  puisque  le  Suaire  de  Lirey  était  celui-là 
même  que  les  croisés  avaient  vu  jadis  à  Constantinople  :  toujours 
le  même  procédé  de  pétition  de  principe,  en  transformant  une 
conjecture  en  fait  démontré.  —  Si  on  avait  réellement  découvert 
le  peintre  de  la  fameuse  toile,  immédiatement  dans  le  monde 
entier  la  croyance  à  l'authenticité  aurait  disparu  :  comme  c'est 
bien  peu  connaître  l'histoire  des  reliques  !  —  D'ailleurs  il  fallait 
donner  le  nom  de  ce  peintre,  établir  par  des  preuves  juridiques 
que  des  témoins  assermentés  l'avaient  vu  travailler  à  l'image  en 
question  :  vraiment,  un  évêque  qui  s'adresse  au  Pape  sur  un  fait 
du  ressort  de  sa  juridiction  ordinaire,  est-il  tenu  à  de  pareilles 
précautions,  qui  constituent  à  son  endroit  une  suspicion  immé- 
ritée? (i)  D'autre  part,  quand  le  chroniqueur  Corneille  Zantfliet  pré- 
cise les  hauts  personnages  ecclésiastiques  commis  par  l'évêque  de 
Liège  pour  examiner  le  Suaire,  le  R.  P.  en  tient-il  plus  de  compte  ? 
«  Questo  documento  non  nuoce  a  noi,  dit-il  avec  assurance,  ne 
giova  ai  contradictori  délia  Sindone  »  (p.  106)  :  on  croirait  qu'il 
n'a  pas  lu  ce  récit,  qui  tire  une  grande  importance  d'un  double 
fait,  étant  contemporain  et  indépendant  des  documents  Troyens  ; 
en  tout  cas,  il  s'est  bien  gardé  de  le  reproduire  parmi  ses  «  docu- 
menti  »  (2).  —  Quand  l'évêque  attribue  toute  cette  supercherie  à 
l'avarice  et  à  la  cupidité  des  chanoines,  où  sont  les  preuves  ? 
demande-t-on.  Mon  Dieu  !  combien  je  désirerais  que  dans  les 
annales  de  l'Eglise  on  ne  constate  jamais  aucune  question  d'argent 
en  ce  qui  concerne  le  culte  et  les  reliques  !  Le  R.  P.  aurait-il  la 
naïveté  de  croire  qu'il  ne  s'en  rencontre  jamais?  Sans  remonter 
plus  haut  ni  aller  plus  loin,  n'est-ce  point  le  cas  à  Turin?  —  Le 
cupide  et  l'avare  en  cette  affaire,  c'est  l'évêque;  la  preuve  s'en  tire 
de  son  propre  témoignage:  il  avoue  que  l'opinion  publique  l'en 
accusait  à  Lirey  et  à  Troyes  (p.  91).  Mais  si  l'évêque  se  fait  l'écho  des 

(1)  Au  surplus  l'évêque  s'offrait  de  faire  la  preuve  de  ses  dires:  «  Paratum 
enim  me  offero  hic  in  promptu  perfamam  publicam  et  alias  de  omnibus  supra 
per  me  pretensis  suflicienter  iuformare...  » 

(a)  On  n'en  Bâtirait  attaquer  ni  l'authenticité  ni  la  véracité.  A  lui  seul,  le 
mémoire  et  les  bulles  du  xh'  siècle  mis  de  Côté,  il  établirait  que  l'image 
reproduite  sur  le  Suaire  était  bien  une  peinture,  car  les  plaies  des  mains,  des 
pieds  et  du  coté  étaient  sanguinolentes  (voir  mon  doc.  U). 


ET    SON    AUTHENTICITÉ.  20 

propos  malsonnants  prononces  contre  son  prédécesseur  et  contre 
lui  par  certains  dévots,  c'est  qu'il  est  sûr  de  pouvoir  s'en  justifier 
devant  le  pape  ;  d'autres  d'ailleurs  ne  se  gênaient  pas  pour 
l'accuser  de  tiédeur  à  réprimer  ces  excès.  —  Enfin,  Pierre  d'Arcis 
n'u-t-il  pas  le  malheur  d'user  contre  le  Suaire  d'un  argument  dont 
Calvin  se  servira  plus  tard,  à  savoir  que  les  Evangélistes  auraient 
parlé  de  l'image  du  Sauveur  sur  le  Suaire,  si  elle  s'y  était  impri- 
mée. Pour  un  peu,  le  R.  P.,  usurpant  les  fonctions  d'inquisi- 
teur, demanderait  d'exhumer  ses  restes,  découverts  par  l'abbé 
Coffinet  (i),  et  de  les  jeter  aux  quatre  vents  du  ciel.  —  Le  R.  P. 
feint  l'indignation  :  Eh  quoi  !  pendant  près  de  quarante  ans  il  n'y 
aurait  eu  à  Lirey  que  des  chanoines  indignes  de  porter  ce  nom  et 
l'habit  ecclésiastique  ?  Les  indignes  sont  ailleurs  :  «  Ah  !  l'inde- 
gnità  è,  non  trai  canonici,  ma  altrove  »  (p.  110).  A  ne  pas  s'y 
méprendre,  ces  derniers  mots  désignent  l'évêque  et  le  pape. 

Sur  la  question  des  papes  et  des  antipapes  notre  auteur  a  des 
idées  intransigeantes,  qui  ne  sauraient  s'accommoder  de  la  science 
éclairée  par  les  découvertes  journalières  des  érudits.  Il  avouera  d'ail- 
leurs volontiers  que  sa  science  à  lui  n'est  pas  de  première  main. 
Quelques  passages  de  Rohrbachbr  et  de  Darras,  choisis  à  propos, 
en  font  tous  les  frais  ;  il  a  même  la  simplicité  de  demander  qui  a 
pu  dire  du  nouveau  sur  la  question  du  schisme  (p.  102).  Ne  nous 
étonnons  donc  pas  s'il  ignore  les  historiens  qui  font  autorité  sur 
cette  matière,  je  ne  dis  pas  Baluze  et  ses  Vitae  paparum  Avenio- 
nensium  (il  doit  avoir  en  horreur  un  livre  laissé  à  l'Index),  mais 
des  auteurs  orthodoxes  et  bien  informés,  comme  l'abbé  Gayet  et 
M.  Noël  Valois.  A  l'en  croire,  Clément  VII  et  ses  successeurs 
portèrent  la  tiare  de  mauvaise  foi,  sachant  bien  qu'ils  étaient 
schismatiques  (p.  81).  Robert  de  Genève  n'eut  dans  son  obédience 
que  Naples  et  la  France  (p.  82)  :  on  lui  retranche  tout  simplement 
l'Ecosse,  la  Savoie,  la  Lorraine,  la  Castille,  l'Aragon,  la  Navarre 
et  Chypre.  Inutile  de  rappeler  à  notre  contradicteur  que  chaque 
époque  doit  être  jugée  d'après  les  idées  qui  y  avaient  cours  et  que 
dans  l'obédience  de  Clément  VII  le  pape  Boniface  IX  ne  pouvait 
exercer  aucune  autorité,  puisqu'on  l'y  considérait  comme  antipape. 
Plus  inutile  encore  de  chercher  à  lui  faire  comprendre  que  les 
bulles  du  xvie  siècle,  qui  ne  renferment  aucune  discussion  du  fait 

(1)  Mémoires  de  la  société  académique  de  l'Aube,  1866,  3*  sér.,  t.  III,  p.  i3. 


30  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

historique,  ne  sauraient  prévaloir  contre  celles  de  Clément VII  (i) 
et  surtout  la  tradition  écrite  établie  par  les  autres  documents. 

Le  lecteur  devine  aisément  le  cas  que  le  R.  P.  fait  de  ces  bulles 
de  Clément  VII.  Le  titre  du  chapitre  xv  le  laisse  déjà  entendre  : 
«  Inanità  délia  bolla  dell'  antipapa  Clémente  VII,  su  cui  si  appog- 
gia  »  (p.  70).  Elle  est  bien  et  dûment  déclarée  de  nulle  valeur. 
D'ailleurs,  sur  quoi  s'appuye-t-elle  pour  définir  que  le  linceul  de 
Lirey  n'est  qu'une  figure  ou  représentation  du  Suaire  véritable  (2)? 
Sur  le  dire  de  Pierre  d'Arcis,  circonvenu  par  le  clergé  de  sa  ville, 
jaloux  lui-même  du  succès  du  pèlerinage  de  Lirey  :  toujours  des 
conjectures,  considérées  comme  faits  certains,  pour  prouver  d'au- 
tres conjectures. 

Serai-je  plus  heureux  en  essayant  de  montrer  qu'il  n'y  a  pas 
de  contradiction  à  autoriser  l'exposition  de  la  relique  et  à  défen- 
dre de  la  présenter  comme  originale  lp.  io5)  ?  (3)  Il  y  avait  super- 
cherie et  même  idolâtrie,  au  sens  un  peu  sévère  de  Pierre  d'Arcis, 
à  présenter  à  la  vénération  des  fidèles  une  simple  peinture  comme 
étant  le  Suaire  véritable;  mais  le  culte  relatif  rendu  à  cette  repré- 
sentation était  chose  licite  et  journellement  pratiquée  dans  l'Eglise. 
La  rigueur  outrée  de  l'évêque  avait  pour  but  de  supprimer  le  mal 
à  sa  racine. 

On  a  vu  encore  (p.  107)  une  contradiction  entre  ces  paroles  : 
«  Les  chanoines  de  Lirey  ne  soutinrent  jamais  que  ce  fût  l'ori- 
ginal »  et  celles-ci  :  «  La  constance  de  leurs  réclamations  devant 
toutes  les  juridictions  pourrait  sembler  elle-même  une  preuve  de 
leur  ardente  conviction  en  l'authenticité  »  ;  il  était  aisé  de  saisir  la 
différence  :  les  premières  sont  une  affirmation,  les  secondes  un 
argument  suggéré  à  mes  adversaires.  J'aurais  cru  un  italien  plus 
fin  dans  l'appréciation  des  nuances. 

(1)  Le  P.  S.  S.  est  presque  scandalisé  (p.  109)  de  ce  que  j'ai  dit  de  l'auto- 
rité de  Benoit  XIV  en  cette  matière  ;  il  suffit  pour  me  justifier  de  voir  quelles 
autorités  ont  formé  la  religion  du  pape  sur  le  Suaire  :  il  ne  connaît  rien 
d'antérieur  à  la  bulle  de  Sixte  IV  (1480)  ;  les  historiens  auxquels  il  se  réfère 
pour  l'histoire  de  la  relique,  Pingon  et  Paleotto,  sont  précisément  ceux  dont 
le  R.  P.  a  contredit  le  gentiment. 

(2)  Je  n'ai  dit  nulle  part  que  le  Suaire  de  Turin  fût  la  copie  d'un  original, 
comme  on  l'insinue  (p.  vj)  ;  le  titre  de  ma  première  brochure  a  pu  faire 
illusion  à  cet  égard,  mais  non  le  texte  lui-même. 

(3)  L'Ami  du  clergé  s'est  arrêté'  à  la  même  difficulté  dans  son  compte  rendu 
de  mon  Etude  critique  (n°  du  1  .S  nov.  1900). 


ET    SON    AUTHENTICITE.  }l 

J'ai  dît  plus  haut  que  l'auteur  a  omis  de  reproduire  la  pièce  du 
6  juillet  1418  publiée  dans  mon  Etude  crit.  sous  la  lettre  Q. 
C'est  l'acte  par  lequel  Humbert  de  La  Roche,  seigneur  de  Viller- 
sexel  et  de  Lirey,  gendre  et  successeur  de  Geoffroy  11  de  Charny, 
déclare  avoir  reçu  en  dépôt  des  chanoines  de  Lirey  «  ung  drap. 
ou  quel  est  la  figure  ou  représentation  du  Suaire  Nostre  Seigneur 
Jesucrist.  »  Le  R.  P.  a  évidemment  renoncé  à  donner  cette  pièce 
comme  trop  compromettante.  Néanmoins,  il  n'a  pu  se  dispenser 
d'en  dire  un  mot  et  a  cru  ne  pas  s'en  tirer  trop  mal.  Emane-t-elle 
d'un  officier  public?  celui-ci  ne  pouvait  se  permettre  de  contredire 
la  bulle  du  pape  et  la  décision  du  roi.  Fût-elle  de  la  main  môme 
d'Humbert,  il  n'y  aurait  pas  à  s'en  émouvoir.  Il  aura  ignoré  la 
nature  de  ce  linge,  qu'on  n'aura  pas  même  sorti  de  son  reliquaire 
(p.  73-4).  Ainsi,  voilà  qui  est  entendu  :  le  mari  de  l'héritière  des 
Charny,  donateurs  du  Suaire,  ignorait  la  nature  de  cette  relique; 
mais  le  P.  S.  S.  sait,  lui,  exactement  qu'il  y  avait  l'original  dans 
ce  reliquaire  resté  fermé.  Comme  la  casuistique  est  un  précieux 
instrument  pour  découvrir  les  mystères  de  l'histoire  !  Combien, 
par  contre,  il  faut  peu  estimer  la  gent  crédule  à  laquelle  pareil  livre 
est  destiné,  pour  la  croire  capable  de  tout  accepter  sans  réflexion 
ni  examen. 

Les  théories  historiques  du  R.  P.  sont  souvent  à  double  effet, 
un  peu  comme  le  sabre  d'honneur  de  Joseph  Prudhomme,  qui  lui 
servait  à  défendre  la  Constitution  et  au  besoin  à  la  combattre. 
Quand  l'évèque  de  Troyes  a  recours  au  roi  contre  les  chanoines, 
il  est  digne  de  blâme  et  on  ne  se  gêne  pas  pour  le  tancer  (p.  1 1 1)  ; 
quand  ce  sont  les  chanoines  qui  en  agissent  ainsi,  on  n'ose  pas  les 
reprendre  :  «  non  oseremmo  biasimarli  »  (p.  90).  Les  bulles  de 
Clément  VII  n'ont  aucune  portée,  comme  émanées  d'un  antipape  ; 
la  permission  du  nonce  est  parfaitement  valable,  parce  qu'elle  va 
à  l'encontre  des  défenses  de  l'évèque,  quoique  Pierre  de  Thury  fut 
l'homme  de  confiance  de  Clément  VII. 

Le  P.  S.  S.  croit  m'embarrasser  en  me  signifiant  (pp.  a5,  145) 
d'avoir  à  désigner  par  son  nom  le  religieux,  occupant  «  une  grande 
position  dans  le  monde  universitaire  »  dont  j'ai  donne  le  sentiment 
motivé  sur  la  peinture  du  Suaire  de  Turin  (1;.  A  deux  reprises  il 

(1)  Réponse  aux  observations  de  Mgr  Emm.  Colomiatti,  p.  a.  Pour  qu'on 
ne  m'applique  pas  le  proverbe  :  traduttore,  traditore,  je  reproduis  ici  dans 
son  entier  le  texte  original.  Si  le  P.  S.  S.  est    plus  fort  en  allemand  qu'en 


32  LE    SUAIRE    DE   TUBIN 

a  omis  d'avertir  ses  lecteurs  que  ce  savant  était  son  confrère  en 
religion  :  cela  aurait  donné  du  poids  à  l'opinion  d'un  contradicteur. 
Le  R.  P.  Hartmann  Grisar  ne  m'en  voudra  pas  trop,  je  l'espère, 
de  le  dénoncer  aux  partisans  de  l'authenticité.  Professeur  d'histoire 
ecclésiastique  à  l'université  d'Inspruck,  auteur  d'une  admirable 
Histoire  de  Rome  et  des  Papes  au  moyen  âge,  ce  savant  jésuite 
jouit  d'une  réputation  scientifique  infiniment  supérieure  à  celle  du 
P.  S.  S.  Chargé  de  clore  le  dernier  Congrès  international  des 
savants  catholiques  à  Munich,  il  a  prononcé  un  magistral  discours 
suri'  o  hyperconservatisme  »  dans  la  critique  historique  (i),  dont 
le  P.  S.  S.  sera  bien  aise  de  connaître  les  conclusions  ;  en  lisant 
entre  les  lignes,  il  s'apercevra  que  son  Suaire  est  spécialement  visé  : 

Trop  de  personnes  encore,  dans  le  public  et  dans  le  clergé  catho- 
lique, même  parmi  ceux  qui  font  profession  de  science,  confondent 
dans  un  même  sentiment  de  respect,  avec  les  dogmes,  les  institutions 
et  les  traditions  de  l'Eglise,  toutes  les  légendes  qui  se  sont  accumu- 
lées à  travers  les  siècles;  trop  se  scandalisent  quand  un  savant,  si 
catholique  qu'il  soit,  vient  démontrer  une  erreur,  détruire  une 
légende,  attaquer  l'authenticité  d'une  relique.  Depuis  trente  ans,  mes 
études  m'ont  amené  à  m'occuper  des  multiples  erreurs  historiques 
qui,  dans  le  cours  des  siècles,  se  sont  introduites  dans  l'histoire  et 
dans  la  vie  extérieure  de  l'Eglise  et  qui  s'y  sont  maintenues  jusqu'à 
présent.  Nombre  de  traditions  sans  fondement,  de  miracles,  de  récits 
fabuleux,  tantôt  poétiques  et  gracieux,  tantôt  sans  goût,  se  rencon- 
trent sur  la  vie  et  les  miracles  du  Sauveur,  sur  ses  reliques,  sur  les 
sanctuaires  du  christianisme.  Ce  n'est  pas  tout  :  un  défaut  de 
connaissance  et  de  jugement,  souvent  aussi  des  passions  de  tout 
genre,  ont  travaillé  avec  ardeur  à  la  création  de  fausses  reliques  qui 
s'insinuaient  dans  la  piété  du  peuple  fidèle.  Il  faut  lutter  contre  ces 
excroissances  du  sacré,  pour  l'amour  de  la  vérité,  pour  l'honneur  de 
l'Eglise,  pour  le  salut  même  de  la  foi  catholique 

latin  et  en  français,  il  me  dira  si  j'ai  traduit  exactement:  «Sehr  gerne  werde 
ich  ûber  Ihre  schône  Schrift  betreft'end  das  sogenannte  Sudarium  einen 
Bcricht  schreiben,  zumal  ich  auch  sclbcr  lieweisc  gegen  die  populiire  Turincr 
Meinung  habe,  die  der  Photographie  selbst  entnommen  sind.  Ich  war  in 
Turin  und  habe  nach  genauem  Studium  der  Négative  wirklich  gestaunt,  wic 
maii  selbst  in  gelchrten  Kieiscn  ein  Biid,  dessen  spate  Epoche  man  kunsiçc- 
schichtlich  bestimmen  kann,  Fur  das  wunderbare  Biid  des  Erlusers  aus  den 
Tagen  seines  Todes  halte»  kann.  Ihnen  aber  gratulire  ich,  dass  Sic  zucrst 
offentlich  einen  unscre  katholische  Sache  so  compromittirenden  Irrthum 
zusammen  mit  Lalore  bekampft  haben,  ■ 

(i)  Akien  des  filnften  internationale»  Kongresses  katholischcr  Gelehrten  jii 
Mûnchen,  1901,  p.  133-43;  Revue  des  questions  historiques,  1901,  t.  1  NX. 
p.   280-1. 


ET    SON    AUTHENTICITE.  }} 

Le  R.  P.  a  pris  (p.  99)  pour  une  lettre  des  Bollandistes  à  l'auteur, 
la  page  qui  ouvre  ma  troisième  brochure  :  s'il  s'était  donné  la 
peine  de  la  lire  jusqu'au  bout,  il  aurait  constaté  par  la  note  de  la 
page  6  qu'elle  est  extraite  des  Analecta  Bollandiana  et,  sans  môme 
recourir  au  tome  et  à  la  page  indiqués,  il  aurait  compris  qu'elle  est 
tirée  d'un  compte  rendu  relatif  à  une  relique  du  Sang  de  J.-C. 
Mais  pourquoi  ces  mots  «  giovanc  agiografo  »  (pp.  99,  1  1  1),  qui 
sentent  le  dédain  ?  J'ignore  moi-même  si  l'auteur  de  l'article  est 
jeune  ou  vieux.  Tout  le  monde  sait  que  les  comptes  rendus  des 
Analecta  sont  l'œuvre  collective  des  Bollandistes;  et  quand  l'arti- 
cle en  question  serait  l'œuvre  du  plus  jeune  des  six,  il  va  de  soi 
que  sa  prose  ne  parait  pas  sans  l'assentiment  de  ses  collègues. 
Pourquoi  encore  «  nuovi  Bcllandisti  »?  Cela  semble  bien  la  tra- 
duction du  •  néo-Bollandistes  »  de  M.  A.  Loth,  à  qui  M.  Fonse- 
orive  a  demandé  à  cette  occasion  en  quoi  les  Bollandistes  étaient 
plus  «  néo  »  que  les  Jésuites  des  Etudes  (1). 

L'assentiment  des  Bollandistes  à  mes  travaux  pèse  au  P.  S.  S.  ; 
il  ne  le  dissimule  pas  :  «  Sono  parole...  che  si  dispiace  sieno  uscite 
dalle  labbre  di  un  Bollandista  0  (p.  99)  ;  mais,  comme  il  a  réponse 
à  tout,  les  assertions  extraites  de  Papebroeck  ne  lui  semblent  pas 
s'appliquer  au  cas  du  Suaire  :  celui-ci  a  été  authentiqué  par  les 
évêques  et  les  papes  du  xvic  siècle,  qui  valent  bien  Henri  de  Poi- 
tiers, Pierre  d'Arcis  et  Clément  VII.  Les  Bollandistes  voient  «  une 
bonne  œuvre  »  dans  «  la  campagne  scientifique  courageusement 
entreprise  par  »  moi  «  contre  les  prétentions  de  ceux  qui  s'obsti- 
nent à  présenter  le  S.  Suaire  de  Turin  comme  une  relique  authen- 
tique, malgré  l'évidence  des  preuves  dont  on  les  a  accablés  »   (2). 

(0  La  Quinzaine  (1900,  t.  XXXVII,  p.  i5)  :  «  11  n'est  pas  permis  de  discuter 
les  fantaisies  historiques  et  photographiques  de  M.  Arthur  Loth,  mais  on 
s'indigne  si  on  apprend  que  les  Bollandistes  se  moquent  de  lui.  » 

(j)  Analecta  Bollandiana,  1900,  t.  XIX,  p.  33o.  Le  P.  S.  S.  peut  en  prendre 
son  parti  :  il  ne  divisera  pas  les  Bollandistes  sur  la  question  du  Suaire  ;  les 
«anciens»  pensaient  avant  sa  brochure  et  penseront  après  comme  les  ■  jeu- 
nes a.  —  Les  catholiques  sont  fiers  à  juste  titre  des  travaux  des  Bollandistes, 
mais  il  existe  à  leur  endroit  une  équivoque  que  je  serais  bien  aise  de  contribuer 
à  faire  disparaître.  Ces  dernières  semaines,  nos  petites  feuilles  religieuses  ont 
reproduit  une  note  sur  le  jubile  sacerdotal  du  R.  P.  de  Smedt,  «  senior  »  des 
Bollandistes.  On  y  lit  :  «Son  livre  capital,  les  Principes  de  la  critique  histori- 
que, est  un  chef-d'œuvre  que  toute  l'Europe  savante  a  salué  de  ses  unanimes 
acclamations  ».  Le  rédacteur  de  la  note  —  un  jésuite,  ce  semble  —  a  lu, 
j'aime  à  le  croire,  ce   livre   et  en  partage  les  principes.  Mais  peut-on  en  dire 


34  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

Pour  le  P.  S.  S.  cette  œuvre  est  «  tutt'  altro  che  buona  »  (p.  m). 
L'article  du  chanoine  Lalore  aurait  dû  rester  enfoui  dans  la  pous- 
sière des  bibliothèques  (p.  71).  Même  avec  la  certitude  de  la 
fausseté  du  Suaire,  j'aurais  dû  me  borner  à  faire  part  de  mes 
scrupules  à  l'archevêque  de  Turin  ou  au  Saint-Siège  (p.  112).  Mais 
pourquoi  le  P.  S.  S.  n'a-t-il  pas  agi  ainsi,  en  sens  inverse  ?  Serait- 
ce  donc  toujours  une  mauvaise  action  de  détruire  la  créance  à  une 
relique  fausse  et  une  excellente  d'en  soutenir  l'authenticité  ?  En 
fait,  ces  recherches  sont  du  domaine  de  la  science  critique  et  il  est 
loisible  à  tout  chrétien  de  scruter  le  passé  historique  des  reliques, 
sauf  à  y  mettre  la  forme  convenable. 

Pour  en  finir  avec  l'autorité  des  Bollandistes,  il  y  avait  là  une 
question  de  simple  bon  sens,  qui  n'aurait  pas  dû  échapper  à  un 
homme  d'expérience  comme  le  P.  S.  S.  :  l'opinion  d'un  ensemble 
de  religieux,  adonnés  ex-professo  à  la  recherche  et  à  l'étude  critique 
des  faits  hagiographiques,  bénéficiant  des  traditions  presque  trois 
fois  séculaires  de  leurs  prédécesseurs,  prévaudra  toujours,  aux 
yeux  des  lecteurs  dont  la  passion  «  hyperconservatrice  »  des  reli- 
ques ne  trouble  pas  la  vue,  contre  l'opinion  individuelle  même 
d'un  jésuite  comme  le  P.  S.  S.,  que  ses  travaux  antérieurs  n'avaient 
nullement  préparé  à  ces  études  spéciales  et  délicates. 

Ne  pouvant  nier  l'approbation  formelle  des  Bollandistes,  mon 
contradicteur  exprime  un  regret  1  pourquoi,  après  avoir  dit  que 
mon  dernier  travail  a  été  lu  à  la  Sorbonne,  n'ai-je  pas  indiqué  quel 
accueil  lui  avait  été  fait?  (p.  m).  Dans  sa  simplicité  ignore-t-il 
donc  que  la  modestie  la  plus  élémentaire  m'interdisait  de  me  faire 
l'écho  des  applaudissements  unanimes  qui  éclatèrent  à  la  fin  de 
ma  lecture  et  auxquels  participèrent  des  sommités  de  la  science  ? 
Ce  sont  choses  qu'on  laisse  dire  aux  autres  (voir  plus  haut,  p.  3), 
mais  dont  on  doit  personnellement  s'abstenir. 

autant  île  la  rédaction  île  ces  feuilles  ?  il  y  a  lieu  d'en  douter.  Quant  aux 
jésuites  eux-mêmes,  —  est-ce  blâme  ou  louange  de  leur  trouver  plus  d'esprit 
de  corps  qu'aux  autres  ordres  ?  —  ils  sont  très  glorieux  de  leurs  confrères 
de  Bruxelles.  Mais  pour  ce  qui  est  de  donner  tous  un  plein  assentiment  aux 
Principes  de  critique  du  P.  de  Smedt,  c'est  une  autre  affaire.  Ainsi  l'ex-P. 
Jules  Romette  témoigne,  dans  ses  Mémoires  véridiques  (Bollènc-la-Croisiérc, 
1901)  d'une  crédulité  robuste  a  l'égard  des  dévotions,  pèlerinages,  miracles, 
les  et  apparitions;  mais  arrive  à  Bruxelles,  il  ne  laisse  pas  échapper 
l'occasion  de  Faire  un  éloge  bien  senti  des  <i  Bollandistes,  dont  les  derniers... 
soutiennent  avec  honneur  la  grande  réputation  de  leurs  devanciers.  » 


ET    SON    AUTHENTICITÉ.  }5 

Il  est  une  question  subsidiaire,  où  l'authenticité  du  Suaire  n'a 
rien  à  voir,  mais  qui  sera  caractérisque  pour  montrer  combien 
son  dernier  historien  est  passionné.  J*ai  écrit  que  le  joyau  de  la 
collégiale  de  Lirey  devint  «  illégitimement  la  propriété  des  ducs 
de  Savoie  »  (p.  58).  Cette  affirmation  repose  sur  deux  faits  :  i°  il  a 
été  donné  à  titre  plus  ou  moins  onéreux)  au  duc  Louis  et  à  sa 
femme,  Anne  de  Lusignan,par  Marguerite  deCharny,  qui  en  était 
dépositaire,  et  non  propriétaire  ;  20  les  princes  savoyards  n'on 
jamais  fait  servir  la  rente  (minime)  acceptée  par  les  chanoines 
comme  compensation  à  la  perte  de  leur  «  sanctuaire.  »  Cette  accu- 
sation de  mauvaise  foi  a  eu  le  don  d'émouvoir  le  loyalisme  pié- 
montais  du  P.  S.  S.  (p.  107-8).  Il  ergote  et  se  débat  vainement 
contre  les  textes.  On  est,  dit-il,  possesseur  de  mauvaise  foi,  quand 
on  acquiert  d'une  personne  que  l'on  sait  ou  suppose  n'être  pas 
vraie  propriétaire  :  or...;  donc...  Mettons  que  le  duc  ait  été  acqué- 
reur de  bonne  foi  en  1452  :  en  traitant  avec  les  chanoines,  il  a 
reconnu  leur  droit  et  en  négligeant  de  solder  la  rente  convenue 
comme  représentant  le  prix  de  l'objet,  il  est  devenu  possesseur  de 
mauvaise  foi.  Abyssus  abyssum  invocat.  Le  besoin  de  l'argumen- 
tation et  le  désir  immodéré  de  justifier  ses  princes  fait  nier  par  le 
P.  S.  S.  que  les  chanoines  de  Lirey  fussent  les  véritables  proprié- 
taires du  Suaire.  Sans  s'arrêter  à  épiloguer  comme  lui  sur  cer- 
taines expressions,  il  suffit  de  relire  le  récépissé  d'Humbert  de  La 
Roche  (omis  parmi  les  «  documenti  »  du  nouvel  éditeur)  pour  voir 
clairement  qu'il  prenait  le  Suaire  en  dépôt  :  on  ne  prend  pas  en 
dépôt  et  on  ne  promet  pas  de  restituer  un  objet  dont  on  est  soi- 
même  le  légitime  propriétaire  (1).  Et  toutes  les  sentences  obtenues 
devant  diverses  juridictions  contre  la  dame  de  Charny,  ne  mettent- 
elles  pas  en  aussi  resplendissante  lumière  le  droit  de  propriété  des 
chanoines?  Quand,  enfin,  Marguerite  restitua  par  provision  les 
autres  reliques,  que  fit-elle,  sinon  s'acquitter  d'une  dette  (2)  ?Tout 

(1)  « Avons  receu   par   la   main   de  nos  amez  chappelains  les 

choses  qui   s'ensuivent ;  avons   prins  et   receuz  en  garde et  pro- 

mectons de  les  restituer  et  bailler »  (Etude,  p.  xxj-ij). 

(2)  Le  P.  S.  S.  n'a  pas  compris  le  sens  des  mots  «  faire  avoir  ausd.  véné- 
rables lectres  et  bulles  de  nostre  sainct  père  le  Pape  ...  et  le  consentement 
de  . . .  mgr  l'evesque  de  Troyes  »  contenus  dans  le  document  U;  cela  ne 
signifie  pas  que  les  chanoines  désiraient  «  avère  ncllc  mani  quelle  autorizza- 
zioni  »  soi-disant  déjà  accordées  à  Marguerite  (p.  108),  mais  d'obtenir  eux- 
mêmes  la  permission  de  faire  une  cession  interdite  par  les  canons. 


3,6  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

s'accorde  à  prouver  que  ces  joyaux,  le  Suaire  compris,  n'étaient 
pas  «  cosa  délia  sua  casa  »  (p.  108)  (i). 

Ce  zèle  pour  l'honneur  de  la  maison  de  Savoie  peut  paraître 
étrange.  Sans  avoir  à  s'en  rapporter  au  témoignage  d'autrui, 
comme  Pierre  d'Arcis,  le  R.  P.  peut  savoir  qu'il  y  a  eu  naguère 
un  roi  de  Sardaigne,  dirigé  par  un  ministre,  «  d'une  profondeur 
d'esprit  incroyable  »  et  d'une  non  moins  étonnante  absence  de 
scrupules.  Après  avoir  fomenté  des  troubles,  sans  prétexte  ni  pro- 
vocation, dans  l'Italie  centrale  et  dépossédé  ses  petits  princes,  il 
s'empara  du  royaume  de  Naples  et  finalement  des  Etats  de  l'Eglise 
et  de  Rome,  où  ses  généraux  entrèrent  de  force  par  la  «  porta  Pia.» 
Le  digne  religieux  n'ignore  pas  les  foudres  lancées  de  tout  temps 
par  l'Eglise  contre  ses  spoliateurs;  le  pape  actuel  a  soin  de  re- 
nouveler ses  protestations  contre  un  état  de  choses  qu'il  déclare 
aussi  contraire  aux  besoins  de  l'Eglise  qu'à  ses  droits  acquis.  Avec 
quelle  complaisance,  cependant,  l'auteur  énumère  les  princes  et 
princesses  qui  ont  vénéré  le  Suaire  à  la  première  ostension  de 
1898  :  S.  A.  R.  le  duc  d'Aoste,  représentant  le  roi,  le  duc  des 
Abruzzes,  le  comte  de  Salem,  le  duc  de  Gênes,  etc.,  etc.  La  messe 
fut  dite  par  le  chanoine  Lanza,  «  cappellano  maggiore  di  S.  M.  » 
(p.  1 36-7).  Le  R.  P.  devait  être  en  bonne  place  pour  les  nombrer. 
Quand  on  fait  partie  des  0  grenadiers  »  du  pape,  on  doit  assimiler 
en  tout  sa  cause  à  celle  de  l'Eglise  et  ne  jamais  broncher  du  poste 
d'honneur  assigné  à  sa  a  compagnie.  »  Les  «  distinguo  »  ne  sont 
pas  ici  de  mise.  Mais  il  parait  qu'en  Italie  une  «  mentalité  »  spé- 
ciale permet  de  singuliers  accommodements  ;  Yltalia  reale  ed  una 
est  devenue  pour  certains  ecclésiastiques  chose  sacrée  (2). 

(1)  Une  autre  preuve  se  tire  de  ce  fait  que  les  offrandes  des  fidèles  étaient 
la  «  propriété  »  des  chanoines  quand  le  Suaire  était  à  Lirey  et  Margue- 
rite se  les  attribuait  durant  ses  pérégrinations.  Leur  procès  n'eut  pas  d'autre 
mobile. 

(2)  C'est  dans  Vltalia  reale,  corriere  nationale  de  Turin,  qu'a  paru  un  des 
comptes  rendus  les  plus  vifs  en  faveur  de  La  S.  Sindone  ...  difesa  (n*  du 
ig-2(»  novembre  1901  ).  L'auteur  anonyme  Ic'cst  étrange  de  voir  combien 
redoutent  de  parler  des  reliques  0  con  visiera  alzata  »)  débute  solennellement  : 
«  Coloro  chc  si  argomentano  di  impugnare  una  qualsiasi  verità  di  fatto  chc 
già  dal  magistero  infallibile  délia  Chiesa  abbia  avuto  riconoscimento  c 
approvazionc.  »  J'augurais  depuis  Longtemps  qu'un  jour  ou  l'autre  on  en 
viendrait  à  invoquer  le  magistère  infaillible  de  l'Eglise  dans  cette  question 
de  fait  historique.  Il  va  sans  dire  qu'au  gentiment  du  journaliste,  le  P.  S.  S. 
m'a  réfuté  de   telle  façon   que   plus  jamais  personne   n'osera   reprendre  les 


ET    SON    AUTHENTICITE.  37 

Pour  terminer  la  question  des  documents,  il  me  reste  à  montrer 
que  le  P.  S.  S.  a  forcé  le  sens  des  textes  en  considérant  comme 
favorables  à  l'authenticité  du  Suaire  tous  ceux  qui  sont  postérieurs 
au  xiv=  siècle.  La  manière  la  plus  impartiale  et  la  plus  frappante 
pour  faire  cette  démonstration  sera  de  réunir  chronologiquement 
les  termes  mêmes  dont  le  Suaire  est  qualifié  dans  les  documents  : 

1389.  Quidam  pannus  manufactus  et  in  figuram  vel  similitudinem 
ac  commemorationem  sacri  Sudarii,  in  quo  pretiosissimum  corpus 
Domini  nostri  Jesu  Christi  salvatoris,  post  ejus  sanctissimam 
passionem  involutum  fuerat,  artificialiter  depictus. 

1389.  Le  drap  qui  estoit  en  icelle  église  et  dont  les  dites  lectres 
font  mention. 

1389.  Quemdam  pannum  artifkiose  depictum...,  in  quo  subtili  modo 
depicta  erat  duplex  effigies  unius  hominis...,  falso  asserens  et 
confingens  illud  esse  proprium  Sudarium  quo  Salvator  noster 
Jésus  Christus  in  sepulcro  fuerat  involutus,  et  in  quo  effigies 
tota  ipsius  Salvatoris  cum  vulneribus  quas  pertulit  remanserat  sic 
impressa. 

1390.  Figura  seu  reprassentatio  prœdicta  non  est  verum  Sudarium 
Domini  nostri  Jesu  Christi,  sed  quaedam  pictura  seu  tabula  facta 
in  figuram  seu  repraesentationem  Sudarii. 

traces  de  Calvin  ;  son  livre  répond  à  toutes  les  exigences  de  la  critique 
scientifique  moderne  (ceci  me  rappelle,  par  opposition,  que  l'archevêque  de 
Turin  me  reprochait  d'avoir  donné  dans  les  intempérances  de  la  critique 
moderne).  En  réponse  à  cette  phrase  calomnieuse  :  0  Un  ecclesiastico  francesc, 
non  tanto  sollecito  délia  gloria  di  Dio,  quanto  di  accrescere  fama  al  suo 
nome  presso  i  sedicenti  filosofi  e  scienziati  del  secolo  »,  je  me  bornerai  à 
rappeler  à  son  auteur  deux  textes  de  la  Sainte  Ecriture  :  «  Nolite  judicare 
[les  intentions]  ut  non  judicemini  »  (Matth.,  vu,  i);  0  Temerarius  in  verbo 
suo  odibilis  erit  »  {Eccli.  ix,  25).  Il  n'est  pas  moins  faux  que  j'aie  porté  la 
question  du  Suaire  dans  les  journaux  avant  d'écrire  mon  premier  opuscule  ; 
j'ai  laissé  ce  procédé  aux  partisans  de  l'authenticité.  —  En  même  temps 
paraissait  dans  La  Vérité  du  28  oct.  1901  un  autre  compte  rendu.  L'article 
(toujours  d'un  anonyme  !)  est  triomphant  :  on  démolit  par  demandes  et  par 
réponses  mes  arguments  et  même  «  les  fameuses  pièces  —  connues  d'ail- 
leurs depuis  trois  cents  ans  »  (!)  Citons  deux  ou  trois  phrases,  qui  feront 
apprécier  le  reste  :  0  ...  On  a  vu  que  le  Suaire  était  à  Constantinoplc  au  com- 
mencement du  xni*  siècle  :  il  n'a  donc  pu  être  peint  au  xiv  »  ;  ■  Henri  de 
Poitiers...  n'a  laissé  aucun  écrit  concernant  ce  qui  s'était  passé  de  son  temps 
dans  l'église  de  Lirey  »  (sait-on  s'il  n'y  en  avait  point  en  1389  ?)  ;  «  argumen- 
tation serrée  et  démonstrative  avec  documents  à  l'appui  »  (lesquels  antérieurs 
au  xvi*  siècle  .')  La  conclusion,  comme  s'exprime  la  Semaine  religieuse  de- 
Paris  (art.  cité),  c'est  que  mes  déductions  sont  «  victorieusement  réfutées 
ligne  par  ligne.  »  Arrivé  à  ce  point  de  ma  réplique,  le  lecteur  sera  sans 
doute  convaincu  que  les  morts  ressuscitent  encore. 


38  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

1  390.  Quamdam  figuram  sive  reprœsentationem  Sudarii  Domini  nos- 

1  ri  Jesu  Christi. 
141 8.  Ung  drap,  ou  quel  est  la  figure  ou  représentation  du  Suaire 
Nostre  Seigneur  Jesucrist. 

144?.  Reliques  et  sainct  Suaire exprimées  et  déclarées  (dans  la 

lettre  précédente). 
1443.  Reliques  et  joyaulx...  le  sainct  Suaire. 
1447.  Du  sainct  Souaire. 

1449.  Quoddam  linteum,  in  quo  egregie  miro  artificio  depicta  fuerat 
forma  corporis  Domini  nostri  Jesu  Christi,  cum  omnibus  linea- 
mentis  singulorum  membrorum,  tamquam  ex  recentibus  vulneri- 
bus  et  stigmatibus  Christi  pedes  et  manus  et  latus  videbantur  ru- 
bore  sanguinolento  intincti. 
1449.  Le  sainct  Suaire  de  Nostre  Seigneur  Jhesucrist. 
1457.  Sancti  Sudarii. 

1457.  Sanctum  Sudarium  seu  sanctuarium. 
14589.  Le  sainct  Suaire  de  Nostreseigneur  Jhesucrist. 
1464.   Quoddam    sacratissimum    Sudarium,    effigiem    Salvatoris    et 

Redemptoris  nostri  Jesu  Christi  repraesentans. 
1464.  Du  Sainct  Souaire. 
1472/82.  Le  précieux  et  saint  Suaire  de  Nostre  Seigneur  Jhesu  Crist 

ou  représentacion  d'icellui  (1). 
1473.  Quoddam  jocale  pretiosissimum,  vocatum  sanctissimum  Suda- 
rium nostri  Salvatoris  et  Redemptoris  Jesu  Christi. 
1473.   De  Sudario  in  quo  Christi  corpus  fuit  circumvolutum,   cum 

fuit  e  cruce  depositum,  quod  est  apud  duces  Sabaudias. 
i5o2.   Je  conserve  des  doutes  sur  l'authenticité  du  document  signalé 
dans  mon  Etude  crit.  Ip.  45J  et  publié  à  nouveau  par  le  P.  S.  S. 
(doc.  B). 

Deux  remarques  suffiront  pour  mettre  en  évidence  la  force  pro- 
bante de  cette  série  de  textes  :  i°  Pour  arriver  à  ses  fins,  le  P.  S.  S. 
a  été  obligé  de  supprimer  les  documents  de  1418  et  1449  a,  sans 
alléguer  de  motifs  contre  leur  authenticité  (j'ai  parlé  plus  haut  de 
leur  véracité)  ;  2°  il  considère  comme  favorables  à  sa  thèse  les 
expressions  s  Sanctum  Sudarium,  Sainct  Suaire  0  :  toute  relique 
est  sainte  de  sa  nature,  sans  être  toujours  originale  ;  les  véroni- 
ques de  nos  églises  sont  toutes  des  «  sainte  Face  ». 

Le  P.  S.  S.  croit  pouvoir  établir  que  le  Suaire  de  Turin  est  le 
linceul  acheté  par  Joseph  d'Arimathie  et  qui  servit  à  transporter 
le  corps  du  Sauveur  du  pied  de  la  croix  à  la  pierre  dite  de  l'onc- 
tion (p.  11 3-5).  Il  estime,  à  rencontre  du  sentiment  commun  des 

(1)  Ce  document,  encore  inédit,  est  une  supplique  des  chanoines  de  I.ircv 
au  roi  Louis  XI  (voir  ma  lettre  à  la  Vérité  franc,  et  au  Courrier  des  Alpes. 
citée  plus  haut). 


ET    SON    AUTHENTICITE.  39 

Pères  (au  dire  de  Suarez),  que  Jésus  mourut  sur  la  croix  les  reins 
entourés  d'un  «  perizoma  ».  Comme  ce  linge  figure,  pour  ceux 
qui  ont  des  veux  de  lynx,  sur  le  Suaire  (ij,  il  s'ensuit  que  l'image 
se  manifesta  avant  le  lavement  du  corps,  qui  nécessita  son  enlève- 
ment et  n'eut  pas  lieu  au  pied  de  la  croix  (2).  L'impression  ou  le 
portrait  négatif  se  serait  produit  dans  le  court  espace —  3o  pas, 
40  au  plus  —  qui  séparait  la  croix  du  sépulcre.  L'auteur,  "ne  se 
croyant  pas  autorisé  à  recourir  au  miracle  dans  une  question  his- 
torique (p.  11 5),  suppose  que  le  corps  saignant  aura  laissé  une 
empreinte  sur  tous  les  points  où  il  a  été  en  contact  avec  le  lin 
p.  122J.  Il  y  aurait  bien  des  impossibilités  à  faire  valoir  contre 
cette  explication;  je  me  borne  à  demander  comment  un  ancien 
professeur  de  sciences  physiques  a  pu  croire  à  la  possibilité  d'un 
pareil  phénomène  :  autre  chose  est  une  empreinte  quelconque, 
autre  chose  un  portrait,  même  négatif.  Il  n'avait  qu'à  tenter  l'ex- 
périence sur  un  sujet  bénévole.  Elle  a  été  faite  par  un  médecin 
italien,  le  docteur  P.  Caviglia.  Le  P.  S.  S.  peut  en  voir  les  résul- 
tats dans  le  journal  Présente  e  Avvenire  (Roma,  Ie  an.,  p.  139)  : 
c'est  pitoyable.  Et  voilà  comment  on  croit  avoir  démontré  l'au- 
thenticité, la  divinité  du  Suaire  de  Turin  !  L'argument  de  la  fin 
est  digne  de  tous  ceux  qui  précédent.  La  conservation  de  la  relique 
à  travers  les  siècles  paraît  à  notre  argumentateur  plus  extraordi- 
naire :  il  doute  qu'on  puisse  l'expliquer  naturellement  (p.  122)  (3). 

(1)  Mgr  Colomiatti  avait  déclaré  qu'il  n'y  était  pas  (p.  3i). 

(a)  L'auteur  témoigne  d'une  grande  confiance  dans  les  Révélations  de  sainte 
Brigitte,  approuvées  par  l'Eglise  (pp.  118,  121).  Je  m'étonne  que  ni  lui  ni 
ses  prédécesseurs  de  notre  temps  n'aient  songé  à  faire  valoir  ce  qui  concerne 
le  Suaire  dans  les  Méditations  d'Anne-Catherine  Emmerich  sur  la  douloureuse 
Passion  de  N.-S.  Jésus-Christ  (traduction  de  l'abbé  de  Cazalès,  Paris,  1880, 
p.  3i 5-6).  Si  toutefois  on  y  a  songé,  son  récit,  fort  circonstancié,  aura  eu  le 
tort  de  ne  pas  cadrer  avec  la  forme  du  Suaire  de  Turin.  Elle  a  0  vu  l'original, 
un  peu  endommagé  et  déchiré  en  quelques  endroits,  honoré  en  Asie  chez 
les  chrétiens  non  catholiques  »  ;  elle  avait  •  oublié  le  nom  de  la  ville,  qui  est 
située  dans  un  pays  voisin  de  la  patrie  des  trois  Rois.  »  Elle  a  «  vu  aus6i, 
dans  ces  visions,  des  choses  concernant  Turin  »,  qui  n'était  donc  en  possession 
que  d'une  des  empreintes  ou  répétitions  dont  elle  a  parlé  plus  haut.  On 
répondra  sans  doute  que  ces  révélations  n'ont  pas  reçu  l'approbation  de 
l'Eglise  ;  soit,  mais  si  elles  étaient  favorables  aux  prétentions  de  Turin  ? 

(3)  Comme  tout  doit  être  extraordinaire  dans  cette  conservation,  on  n'est 
même  pas  d'accord  sur  les  dimensions  du  Suaire  :  en  1868  on  lui  trouva 
4"lo  sur  i"4o;  en  1S98,  4"  36  sur  i"io. 


40  LE    SUAIRE    DE    TURIN 

J'ai  dit  que  le  Christ  du  Suaire  n'avait  ni  le  galbe  du  premier  siè- 
cle, ni  le  type  oriental.  En  cela  je  me  serais  trompé,  au  sens  du 
P.  S.  S.,  puisqu'il  est  identique  à  l'image  envoyée  par  N.-S.  au 
roi  d'Edesse  Abgar  Oukàma  et  conservée  à  Gênes.  Le  comte  Riant 
avait  chargé  un  peintre  de  lui  en  faire  une  reproduction  et  en 
donna  une  copie  au  R.  P.  Or  cette  copie  a  été  rebelle  aux  photo- 
graphes ;  donc  le  Suaire  de  Turin  n'est  pas  une  peinture  (p.  145). 
Risum  teneatis...  Si  le  P.  S.  S.  veut  s'édifier  sur  le  degré  de 
créance  que  mérite  l'image  d'Edesse,  il  trouvera  tous  les  docu- 
ments sur  la  question,  au  nombre  de  1 10,  dans  le  livre  (que  je  lui 
ai  reproché  de  ne  pas  connaître)  de  M.  Ernst  von  Dobschùtz, 
Christusbilder  (pp.  102-96,  i58*-249*,  20,**-i56**). 

Le  R.  P.  décline  ma  proposition  de  soumettre  un  coin  du 
Suaire  à  une  analyse  chimique,  qui  permettrait  peut-être  d'appré- 
cier s'il  y  a  des  traces  de  sang  ou  de  peinture  :  ce  serait  à  la  fois 
inconvenant  et  inutile  :  inconvenant,  la  conviction  des  évèques 
et  des  fidèles  étant  bien  arrêtée  sur  sa  qualité  d'original  ;  inutile, 
car  le  sang  ancien  ne  donnerait  pas  de  résultat  (p.  147).  Soit  pour 
cette  dernière  raison,  mais  l'application  d'un  réactif  nous  édifie- 
rait dans  un  sens  ou  dans  l'autre  sur  la  question  du  peintre. 

Et  la  question  photographique,  me  dira-t-on  ?  N'ayant  aucune 
compétence  personnelle  en  cette  matière,  et  en  présence  des  expli- 
cations discordantes  —  celle  de  M.  A.  Loth  n'est  pas  celle  du 
P.  S.  S.,  et  celle  du  R.  P.  ne  sera  pas  celle  de  M.  Vignon,  —  je 
me  borne  à  répéter  que  j'adhérerai  à  la  solution  qui  obtiendra 
l'assentiment  de  l'Académie  des  sciences  de  Paris,  —  puis-je  espé- 
rer que  mes  adversaires  feront  la  même  promesse  ?  —  mais  avec 
la  conviction  inébranlable  qu'on  n'arrivera  pas  à  contredire  les 
documents  des  xiv"  et  xv*  siècles. 

Au  demeurant,  le  R.  P.  Sanna  Solaro  doit  être  un  brave 
homme,  dont  le  ton  est  modéré  et  bienveillant,  comme  il  sied  à 
un  vieillard  :  «  Permetta,  ill.mo  signor  Canonico,  che  le  csprimi- 
amo  qui  per  la  seconda  volta  la  nostra  ammirazione  pel  vasto 
corredo  di  conoscenze  di  cui  Ella  ha  arricchita  la  sua  mente,  per 
cui  la  teniamo  per  uno  degli  uomini  più  eruditi  délia  Francia  », 
dit-il  à  la  p.  109,  sauf  à  me  faire  remarquer  que  la  critique,  dont 
j'ai  dû  faire  preuve  dans  mes  autres  ouvrages,  est  totalement 
absente  de  ceux  sur  le  Suaire.  Convaincu  d'avoir  renversé  de  fond 
en  comble  mon  échafaudage  de  preuves,   il   ne   termine  pas  son 


ET    SON    AUTHENTICITE.  41 

œuvre  sans  éprouver  un  sentiment  de  satisfaction  ;  il  espère  que 
le  Ciel  le  bénira  et  qu'il  sera  du  moins  récompensé  de  ses  bonnes 
intentions.  Que  cette  douce  perspective  adoucisse  l'amertume  que 
lui  causera  la  nullité  scientifique,  maintenant  étalée  au  grand  jour, 
de  sa  prétendue  réfutation.  Je  me  plais  à  regretter  qu'il  ait  aban- 
donné sur  le  tard  les  travaux  de  physique  qui  ont  occupé  une 
partie  de  son  existence  et  fait  sans  doute  son  bonheur.  Il  n'était 
pas  a  né  »  pour  la  critique  historique. 

Pour  conclure,  à  l'effet  de  défendre  efficacement  l'authenticité 
du  Suaire  de  Turin,  le  R.  P.  Sanna  Solaro  avait  à  prouver  : 
i°  qu'il  se  rattache  au  Calvaire  par  une  série  de  documents,  le  vi- 
sant spécialement  et  non  les  autres  linges  analogues  :  on  n'a 
découvert  aucun  document  de  ce  genre  et  on  a  cherché  à  tirer 
parti  des  chroniques  à  l'aide  de  pures  conjectures,  transformées  au 
cours  de  la  démonstration  en  certitudes;  2°  que  le  mémoire  de 
Pierre  d'Arcis  et  les  bulles  de  Clément  VII  sont  faux  ou  erronés: 
on  s'est  borné  à  déprécier  sans  raison  leur  valeur  morale  et  l'au- 
torité de  leur  témoignage,  et  à  faire  valoir  contre  eux  des  subti- 
lités indignes  de  la  science  de  l'histoire.  J'ai  donc  le  droit  de 
coucher  en  paix  sur  le  champ  de  bataille,  avec  la  confiance  que 
le  monde  savant  me  maintiendra  son  adhésion. 


Romans,  3o  décembre  igoi. 


Imp.  Joies  Céas  et  Sis.  Valence  et  Paria. 


Du  même  Auteur 


BIBLIOTHEQUE      LITURGIQUE 


Tome  l",  Poésie  liturgique  du  moyen  âge  :  rythme  et  histoire,  hymnaires  Italiens. 
—  Paris,  A.  Picard  ;  Lyon,  E.  Yiue,  1893,  grand  in-8°  de  2  L-232  p., 
2  pi.  en  pholotypie  (épuisé.   2°  édition  sous  presse) 

—  IL  Poésie  liturgique  traditionnelle  de  l'Eglise  catholique  en  Occident,  ou 
recueil  d'hymnes  et  de  proses  usitées  au  moyen  âge  et  distribuées  suivant 
l'ordre  du  Bréviaire  et  du  Missel.  —  Tournai,  Desclée,  Letebvre  et  C" 
189-],  in-8°  de  lxviij-288  p.,  illustr 5  fr. 

—  III.  Repei loriiim  hymnologicum.  Catalogue  des  chants,  hymnes,  proses,  sé- 
quences, tropes  en  usage  dans  l'église  latine  depuis  les  origines  jusqu'à  nos 
jours.  —  Louvain,  I.efcver,  i89(o-)2,  tome  1"  A-K  (n"  1-9935),  Sr-  '"-8* 
de  viij-60 1  p 25   fr. 

—  IV.  Mime  ouvrage.  —  Ibid.,  Polleunis  et  CeutericL,  i8o(-4-)7,  tome  II,  L-Z 

n"  9936-22256),  gr.  in-8°de  2  1.-786  p 20  fr. 

—  V.  1"  livr.  Prosolarium  ecclesiac  Aniciensis.  Office  en  vers  de  la  Circonci- 
sion dans  l'église  du  Pux. —  Valence  J.  Céas,  189^,  in-8°de63  p.  3  fr. 
2"  livr.  Elude  critique  sur  l'origine  du  S1  Suaire  de  Lirey-Chambèry-Turin, 
suivie  de  documents  inédits  et  de  l'Office  du  St-Suairc.  —  Paris,  A.  Picard, 

1900,  in-8°  de  ■jo-lx  p 5  fr, 

3'  livr.    Le    S'    Suaire   de   Lirey-Chambèry-Turin    et    les    défenseurs    de    sou 
authenticité.  —  Paris,  A.  Picard,  1902,  in-8°  de  2  f-.)i   p.  .      .      .         2  fr. 

—  VI.  Ordinaires  de  l'Eglise  cathédrale  de  Laon  (.XII'  et  XIII'  siècles),  suivis 
de  deux  mystères  liturgiques,  publiés  d'après  les  manuscrits  originaux.  — 
Paris,  A.  Picard,  1897.gr.  in-8"  de  xliij-409  p.,  2  pi.  en  pholotypie         10  fr. 

—  Vil.  Sacramentaire  et  Martyrologe   de  l'abbaye  de  Saint-Remy,  Martyrologe, 

.trier.  Ordinaires  et  Prosaire  de  la  Métropole  de  Reims  (  VIII'  et  A'///* 
siècles  I,  publiés  d'après  les  manuscrits  de  Paris,  Londres,  Kcims  et  Assise. — 
Paris,  A.  Picard,   igoo.gr.  in-8°  de  lxxij-418  p.,    10  planches.     ,  10  fr. 

—  VIII.  Ordinaires  de  l' Eglise  Cathédrale  de  l'.axeux  [XIII'  siècle),  publiés 
d'après  les  originaux  du  chapitre  de  Baveux. 

—  IX.    Tropairc-Pi  ibbaye  Saint-Martin   de   Montant  i<l      XI'   et   XIII' 

.  publié  d'après  le  manuscrit  original  par  l'abbé  Cam.  Daux. —  Pari», 
A    Picard,  1901,  gr.  in-8°  dcliij-210  p.,  2  pi.  en  phototypie.     .         7  fr.  5o 

—  X.  Institutions  liturgiques  de  l'Eglise  de  Marseille  (XIII'  siècle),  publiées 
d'après  le  manuscrit  original,  suivies  de  documents  sur  la  liturgie  et  les  bi- 
bliothèques Provençales. 


imp.  Julc  Cil    et  tUi.  \  iltitic, 


672536 


Universiiy  ol  British  Columbia  Library 

DUE  DATE 


ET-8        OP   74-4BS 


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